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Des ours et des hommes

Farid Benhammou, géographe, nous apporte son analyse sur les tensions autour des grands prédateurs en France, au travers de l’exemple de l’ours dans les Pyrénées.
" On a coutume d’opposer les partisans de l’aménagement des zones de montagne, décrits comme des « locaux » anti-ours, à ceux favorables à la présence de l’ours soi-disant extérieurs au territoire. Mais beaucoup de locaux s’avèrent favorables à l’ours (en 2005, 77 % des Pyrénéens se sont ainsi déclarés soutenir sa réintroduction) et de nombreux acteurs hors territoire souhaitent en limiter la présence. Le clivage pro/anti existait par exemple fortement entre les ministères de l’Écologie et de l’Agriculture"...

TRI : Comment caractériseriez-vous les acteurs du débat sur la présence de l’ours dans les Pyrénées ?
Farid Benhammou [1] : On a coutume d’opposer les partisans de l’aménagement des zones de montagne (tourisme, agriculture, etc.), décrits comme des « locaux » anti-ours, à ceux favorables à la présence de l’ours soi-disant extérieurs au territoire. Mais beaucoup de locaux s’avèrent favorables à l’ours (en 2005, 77 % des Pyrénéens se sont ainsi déclarés soutenir sa réintroduction) et de nombreux acteurs hors territoire souhaitent en limiter la présence. Le clivage pro/anti existait par exemple fortement entre les ministères de l’Écologie et de l’Agriculture. Le second, bien implanté localement, a longtemps oeuvré pour un aménagement des montagnes excluant les prédateurs. À écouter le discours des opposants, les seuls vrais acteurs dans les montagnes seraient encore les éleveurs, mais historiquement ces derniers ont dû cohabiter voire céder la place aux forestiers et aux guides de montagne. Les éleveurs parlent volontiers d’un « complot » visant à les faire disparaître des montagnes, dont l’ours serait l’outil. Dans le Béarn, l’Institut patrimonial du haut Béarn (IPHB) fut créé en 1994 avec le soutien du ministère de l’Agriculture, sous la pression d’élus, chasseurs et organismes agricoles locaux, pour gérer les populations d’ours et les aménagements associés à leur conservation. Officiellement favorable à l’ours, l’IPHB n’offrait que peu de sièges aux associations locales pro-ours. Il n’a mis en œuvre ni une vraie protection des milieux en concertation avec les chasseurs, agriculteurs, forestiers et randonneurs, ni la réintroduction d’animaux, bien que destinataire à cette fin de fonds publics élevés. Pendant ce temps, le Fonds d’intervention éco-pastorale, une association créée par des environnementalistes locaux, a été pionnier en Béarn dès 1975 en terme d’accompagnement des éleveurs : indemnisation des attaques d’ours, utilisation de chiens patous, embauche de bergers, héliportage de matériel [2]. Mesures aujourd’hui reprises par le ministère de l’Écologie et du développement durable via le Parc national des Pyrénées.

TRI : Quel est l’état de la population d’ours dans les Pyrénées ?
FB : La situation de l’ours est précaire malgré les réintroductions effectuées en 1996-97. Si elles ne sont pas poursuivies, les ours disparaîtront du massif. La population actuelle, de 15 à 19 individus [3], se répartit en deux îlots éloignés dont la taille diminue. Dans le Béarn, les individus sont issus d’un reliquat de population autochtone, au nombre d’une dizaine au début des années 1990, contre 4 aujourd’hui. L’abattage en 2004 de la dernière femelle, Cannelle, condamne cette population si rien n’est fait.

TRI : Face aux dégâts produits par l’ours et aux tensions locales, quelle politique publique mettre en place ?
FB : Sans nier l’existence des attaques de brebis, il convient de les relativiser. 200 à 300 morts d’ovins liées à l’ours sont déclarées chaque année, mais les pertes d’animaux lors des transhumances oscillent entre 10 et 20 000. On juge les premières inacceptables, alors que les secondes sont perçues comme des pertes « naturelles » inhérentes à la vie en montagne. Il faut également rappeler les attaques de troupeaux par les renards et sangliers, qui ne font l’objet d’aucun suivi. Face à cela, la présence des chiens patous et l’embauche de bergers ont prouvé leur efficacité. Les services agricoles, administratif et technique, devraient s’impliquer davantage dans les politiques d’accompagnement à la réintroduction de l’ours. Aujourd’hui, près de 50 % du budget consacré à l’ours vont au pastoralisme (matériel, main d’œuvre). Le soutien aux éleveurs, dans ce cadre, participe lui aussi au maintien de l’activité agricole en montagne. Par ailleurs, la présence de l’ours peut constituer un attrait touristique fort.
Les nouvelles politiques agricoles qui laissent une fois de plus les éleveurs ovins de côté et la concurrence de la Nouvelle-Zélande placent ces derniers dans une situation économique très difficile. L’ours, dans un tel contexte, est le bouc émissaire idéal.

Pour aller plus loin :
- Vivre avec l’ours - F. Benhammou - Ed. Hesse, St Claude de Diray, 2005,
- L’ours des Pyrénées, les 4 vérités, Ed. Privat, 2005,
- http://geoconfluences.ens-lsh.fr/doc/breves/2006/3.htm.


Propos recueillis par Christophe Trehet, Transrural initiatives n°314, 18 juillet 2006.

[1] Doctorant à l’École nationale du génie rural, des eaux et des forêts.

[2] Voir aussi l’association « Pays de l’ours - Adet » - www.paysdelours.com.

[3] Hormis les 4 ours réintroduits en 2006.