Adresse de l'article: http://www.ruralinfos.org/spip.php?article2122

Individualistes les paysans polonais ?

Une équipe d’agronomes, d’économistes et de photographes s’est rendue en Pologne et rapporte son analyse sur la situation de la paysannerie polonaise.

Pour suivre l’évolution de l’agriculture et du monde rural dans les nouveaux pays entrants, un collectif de photographes, auquel se sont associés des agronomes, des sociologues, et des économistes [1] s’est engagé depuis 2003 dans un travail de suivi, d’analyse et de prospective du monde rural des nouveaux membres de l’Union européenne. Une récente mission leur a permis de se pencher sur l’avenir des exploitations familiales polonaises [2].

Des syndicats et des partis paysans décrédibilisés
Les paysans polonais affichent volontiers leur défiance envers toute forme d’organisation collective, qu’il s’agisse d’organisation de la production, de la commercialisation ou de défense de la profession. La réalité est pourtant plus nuancée. L’organisation politique polonaise reste profondément marquée par les luttes syndicales. Si Solidarnosc a quasiment disparu de la scène politique, la coalition conservatrice au pouvoir depuis les élections de septembre 2005 est d’abord composée des deux partis héritiers de ce syndicat. La troisième formation arrivée en tête des élections, avec plus de 11% des voix, est Samoobrona, littéralement Autodéfense, parti paysan qui s’est illustré par nombre d’actions syndicales très spectaculaires. Il est mené par l’ultrapopuliste Andrzej Lepper, aujourd’hui ministre de l’Agriculture.
Les paysans ont très largement soutenu ce dernier, mais beaucoup se sentent déjà trahis. De fait, l’histoire de la lutte syndicale paysanne en Pologne bégaie : Solidarité Paysans, syndicat crée en 1981 parallèlement à Solidarnosc, a progressivement perdu de son audience, au point qu’il n’en reste aujourd’hui qu’une vague structure historique. Cette perte de crédibilité des représentants politiques s’explique par la dégradation de la situation des paysans depuis quinze ans. Les agriculteurs rencontrés font pour la plupart référence aux années 1970 et 1980, périodes de pénurie alimentaire, où ils ont bénéficié de prix élevés, de garanties sur l’écoulement de la production et d’un niveau de vie souvent supérieur à celui des villes. Par comparaison, les années 1990, ont été synonymes de baisse des revenus. Aujourd’hui, avec l’entrée dans l’Union européenne, ces agriculteurs déplorent une nouvelle baisse des prix, pas entièrement compensée par les aides directes, la hausse des intrants, et des difficultés d’écoulement de la production. Ils citent aussi volontiers les tracasseries administratives et des normes, notamment sanitaires, qui entraînent la disparition des exploitations les plus petites.
Crédit photo : Les yeux de la terre

La vie politique locale est vivante
Historiquement, la paysannerie a une tradition de résistance individuelle au pouvoir qui a réussi à mettre en échec la politique communiste de collectivisation forcée. D’où une réaction très souvent négative à l’idée de " coopérative ", de groupement de producteurs… des structures, imposées par le communisme, qui étaient des espaces de contrôle des agriculteurs par le parti. Pour autant, les agriculteurs polonais ne refusent pas complètement de s’organiser collectivement. Les solidarités restent fortes dans les cercles familiaux et villageois et l’Eglise constitue un point d’ancrage dont l’importance ne diminue pas dans les zones de petite exploitation familiale. La vie politique locale s’avère également vivante, notamment à travers les conseils villageois qui sont un exemple de démocratie directe. On a aussi rencontré beaucoup de groupes de femmes rurales qui contribuent largement à la vie festive et au maintien des traditions locales. Le discours défaitiste est aussi infirmé par de nombreuses initiatives. Des circuits courts, souvent informels, et des démarches de produits régionaux émergent en dépit de normes sanitaires conçues pour l’industrie. L’agrotourisme est omniprésent. De manière générale, dans un contexte de stagnation, et souvent de diminution des revenus d’origine purement agricole, les agriculteurs polonais sont très preneurs d’initiatives de diversification des produits et des activités. Bousculé par l’aspiration à la modernité, l’agriculture polonaise est en train de suivre à cadence accélérée le chemin tracé depuis des décennies par un modèle agricole européen d’inspiration industrielle opéré dans un contexte de plein emploi. Contrairement à un discours véhiculé par les paysans polonais eux-mêmes, le potentiel de réflexion, de création et d’initiative collective existe pourtant ; pour preuve : la récente victoire contre l’introduction des OGMOrganisme Génétiquement Modifié dans le pays. La Pologne rurale est en train de chercher son modèle. Dans l’intérêt des paysans polonais comme de toute l’Europe, il faut espérer que ce modèle soit celui d’une agriculture paysanne diversifiée qui contribue au maintien d’une campagne vivante.

(Crédit photo : Les Yeux de la Terre)


Pierre Styblinski, agro-économiste, Transrural initiatives n°313, 4 juillet 2006.

[1] Avec la participation des associations Les Yeux de la Terre, Solidarité, Rocade et La Ligne d’Horizon.

[2] composition de l’équipe : François de Ravignan et Pierre Styblinski, agro-économistes, Daniel Julien, agro-sociologue, François Bonnet, agriculteur, Alain Keler et Christian Bellavia, photographes.