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Paysans malgré tout !

« Le devenir des paysans sur l’ensemble de la planète interroge le processus moderne de séparation radicale entre l’universel, tel qu’il est conçu par le monde occidental, et le particulier, tel qu’il est vécu par tous ceux qui aspirent à des modes de vie différents. » Après avoir rappelé que pour le sociologue Henri Mendras, « la caractéristique des sociétés paysannes est de jouir d’une autonomie relative au sein de la société qui les englobe  », l’agronome et sociologue Estelle Deléage estime ainsi que la transformation des paysans en entrepreneurs est un des aspects du processus d’uniformisation que déroule la mondialisation...

« Le devenir des paysans sur l’ensemble de la planète interroge le processus moderne de séparation radicale entre l’universel, tel qu’il est conçu par le monde occidental, et le particulier, tel qu’il est vécu par tous ceux qui aspirent à des modes de vie différents.  » Après avoir rappelé que pour le sociologue Henri Mendras, « la caractéristique des sociétés paysannes est de jouir d’une autonomie relative au sein de la société qui les englobe », l’agronome et sociologue Estelle Deléage estime ainsi que la transformation des paysans en entrepreneurs est un des aspects du processus d’uniformisation que déroule la mondialisation.
L’historienne Nathalie Jas explique que ce recul de l’autonomie et de la diversité trouve une de ses sources au XIXe siècle, quand les chimistes ont lancé « une entreprise de conquête  » qui leur a notamment permis d’annexer l’agriculture. L’imposition d’une nouvelle approche et de techniques gourmandes en engrais industriels supposait de « déqualifier le paysan  » avant de pouvoir « introniser l’agronome ». La «  masse  » des paysans est alors «  présentée comme inculte et incapable, inconsciente -même vis-à-vis de ses propres intérêts ». Nathalie Jas note que la «  promotion du "progrès" agricole  » tel que l’entendent les grands fabricants d’engrais sera en particulier assurée par les syndicats. Dans les cinq années qui suivent leur légalisation, en 1884, ils sont 587 a être créés, parfois par des agronomes, et une de leurs fonctions importantes est l’achat d’engrais pour le compte de leurs adhérents. L’État appuiera activement la mise en place de ce système d’encadrement des agriculteurs et de standardisation des productions.
Jean-Pierre Berlan, de l’Inra de Montpellier, pense que notre société industrielle reste « en guerre contre ce vivant divers, changeant et gratuit  ». L’histoire qu’il relate de « la mystification scientifique des "variétés hybrides" de maïs  » trouve un prolongement dans les « soi-disant OGM », lesquels sont en réalité des « chimères génétiques (des assemblages de gènes provenant d’ordres, de règnes, d’espèces différents)  ». Ayant « des décennies d’avance sur les connaissances scientifiques », les techniques qui permettent de les bricoler ne sont pas seulement dangereuses en termes d’environnement : elles risquent aussi d’« étouffer la créativité agronomique et agroécologique consistant à faire faire gratuitement (Horresco referens !) par la nature ce que les intrants industriels font […] à coûts économiques, énergétiques, environnementaux et de santé publique exponentiellement croissants  ».
Face à cette menace d’« élimination de toutes les "hétérogénéités" par le déracinement, l’humiliation », le socio-anthropologue Yves Dupont salue le milliard de paysans qui « s’attachent aujourd’hui […] à préserver le monde. N’ayant pas rompu le fil de la tradition tout en n’en demeurant pas prisonniers, ces hommes sont d’étonnants voyageurs  ». L’agronome Marc Dufumier l’illustre en donnant quelques exemples de la « créativité paysanne dans le tiers monde  ».
Dans un registre plus prospectif, l’agronome Catherine Darrot et l’économiste Christian Mouchet pointent les enjeux concrets des choix qui s’imposent un peu partout dans le monde en s’appuyant sur une situation précise : « la paysannerie polonaise peut-elle être moderne et durable ?  » Mais, comme dans le reste de ce riche dossier, cette question apparemment particulière ouvre des pistes de réflexion qui sont loin de se limiter à la seule sphère agricole.

A. Chanard, Transrural initiatives n°305, 14 mars 2006.


Revue Écologie & Politique n° 31 - éditions Syllepse - 69, rue des Rigoles 75020 Paris -2e semestre 2005 - 188 pages - 18 € - abonnement un an (deux numéros) : 30 €.