À quelques semaines du Forum social mondial de Bamako (19 au 26 janvier 2006), l’annonce du gouvernement malien de placer la souveraineté alimentaire nationale au cœur de la nouvelle loi d’orientation agricole (LOA) faisait fière allure. Elle ouvrait l’espoir d’une véritable innovation en matière de développement agricole. À tel point que, dans un communiqué de presse du 23 novembre 2005, quelques jours avant la réunion de l’OMC à Hong-Kong (décembre 2005), la Confédération paysanne voyait dans cette loi d’orientation agricole, le fait que " les politiques libérales, présentées hypocritement par leurs promoteurs (…) comme l’unique solution, ne parviennent plus à convaincre les dirigeants politiques responsables des pays du sud". De fait, la loi parie sur le passage " d’une agriculture de subsistance à une agriculture durable, diversifiée, moderne et compétitive, en plaçant les paysans au centre de la démarche, afin de permettre la satisfaction des besoins croissants du pays ". La souveraineté alimentaire en est " la ligne directrice " entourée des notions cohérentes de " ’protection de la biodiversité " ou de " valorisation des savoir-faire locaux ". Plus rassurant encore, l’article 190 de la LOA qui stipule que : " L’État, au besoin et en concertation avec la profession agricole et les autres acteurs du secteur privé, prend des mesures appropriées pour protéger les marchés nationaux de produits agricoles."
Côté pile, côté face
Ces principes cohabitent cependant avec les recettes de la Banque Mondiale et du FMI : " désengagement de l’État des fonctions productives et commerciales " ; " promotion de marchés communs au sein des grands ensembles économiques et sous-régionaux, régionaux et internationaux " ; priorité aux " productions stratégiques : coton, riz, fruits et légumes, bétail-viande - céréales sèches " - soit essentiellement des cultures d’exportation - pour " accroître les revenus ", " augmenter la production et la productivité agricole " et refaire de l’agriculture "un des leviers essentiels de la croissance et de la lutte contre la pauvreté ". Bref, l’histoire occidentale du " décollage économique " par l’investissement prioritaire dans une agriculture de rente est rejouée au Mali. Problème, dans un pays aux questions alimentaires souvent dramatiques, si la souveraineté alimentaire semble une piste crédible pour permettre au pays d’être " moins dépendant des importations ", les modalités de sa mise en œuvre pourraient créer les conditions d’une future dépendance aux exportations. Le glissement d’un projet d’indépendance alimentaire à une dépendance économique est à craindre.
La " structuration de la profession agricole " est également engagée. La loi agricole donne une place prépondérante aux organisations professionnelles agricoles (OPA) selon la logique de filières. Des conventions collectives et une protection sociale devraient en découler, ce qui serait une avancée incontestable. Mais la " responsabilisation des OPA dans la définition, l’application et l’évaluation des orientations, stratégies et mesures relatives de toutes politiques concernant l’agriculture et le milieu rural " qui les accompagnent peut poser question. Qui pourrait se dérober face à cet appel à la responsabilité ? Naturellement, personne. Et, lorsque la loi « réaffirme [dans la foulée] le rôle des collectivités territoriales en matière d’aménagement du territoire et de (…) développement local », le cloisonnement sépare agriculture et développement local, cantonnant la mise en œuvre de la souveraineté alimentaire au seul enjeu de la production agricole.
A l’heure où, en France et ailleurs, beaucoup considèrent que l’économie agricole doit être ré-enchâssée dans le développement rural local, le Sud, avec l’affichage de la LOA du Mali sous l’étendard altermondaliste de la " souveraineté alimentaire ", pourra-t-il devenir précurseur ?
Plus d’informations : http://agri-alim.redev.info.