Adresse de l'article: http://www.ruralinfos.org/spip.php?article1790

Politiques communautaires : l’obsession de " Lisbonne "

L’évocation incantatoire de la " stratégie de Lisbonne " s’oppose aux politiques solidaires et territorialisées qui ont jusqu’à présent caractérisées la construction européenne.
S’interrogeant, en 1922, sur le sort de la civilisation européenne au lendemain de la Première Guerre mondiale, Paul Valéry écrivait " L’Europe deviendra-t-elle ce qu’elle est en réalité, c’est-à-dire : un petit cap du continent asiatique ? [1]" En appelant de ses voeux un sursaut de " l’esprit européen ", il ne se doutait pas que les dirigeants européens feraient leurs ces mots en élaborant une stratégie visant à réagir face au dynamisme des pays émergents : la " stratégie de Lisbonne ". Aujourd’hui, il n’est plus une politique communautaire qui échappe au " dogme " de Lisbonne.
Cette obsession laisse pantois car, outre son caractère illusoire (la moyenne des taux de chômages devrait être ramenée à 4 % en 2010…) et peu opérant, cet affichage semble résumer le projet politique de l’Union. Pour comprendre l’inversion de tendances que représente cette omniprésence des objectifs de Lisbonne, il convient de rappeler quelles furent les grandes étapes de l’exercice politique de l’Europe communautaire.
Si la construction communautaire a initialement été fondée sur un projet économique (la CECA, la CEE et l’Euratom), les " pères fondateurs " avaient en ligne de mire l’édification de ce qu’Edgar Morin se plait à appeler une " communauté de dessein  [2]". Cette notion de " projet " est demeurée une constante et c’est tout naturellement que l’Europe s’est progressivement dotée de " fonds à finalité structurelle " (FSE, Feder, FEOGA-O, Fonds de cohésion) et d’un budget conséquent (suite notamment à l’adoption des " paquets Delors I et II "). Devenus permanents, ces outils permettent non seulement de corriger les effets pervers de la mise en œuvre du Marché intérieur (engagée dès l’adoption de l’Acte Unique en 1987) mais aussi d’œuvrer à un projet de développement équilibré du territoire européen.
Cette lente progression vers une politique territoriale fondée sur des valeurs de projet et de solidarité ne se retrouve pas dans les objectifs mis en avant par la stratégie de Lisbonne. En l’espace de dix ans, le changement du paradigme de l’exercice politique de l’Union est radical. La mondialisation, l’émergence de " géants économiques " à très faibles coûts de main-d’œuvre et la volonté non dissimulée de certains États de récupérer les bénéfices de l’Union à leur profit sont sans doute à l’origine de cette fuite en avant vers la compétitivité.

Les territoires à la rescousse de Lisbonne ?

Le rapport de Wim Kok sur l’évaluation à mi-parcours de la stratégie de Lisbonne plaide en faveur d’une intégration croissante des niveaux régionaux et locaux grâce à des politiques de développement rural et de cohésion économique et sociale. Mais cette intégration plus grande des politiques dites régionales ne se lit pas clairement dans les orientations majeures des nouvelles décisions stratégiques, parues en juillet.
C’est aujourd’hui le paradoxe : l’Union européenne, en phase avec un grand nombre de ses pays membres, semble vouloir orienter ces investissements vers la compétitivité et la réindustrialisation, au détriment des politiques régionales, voire de la politique agricole. Nous passons ainsi d’une Europe cherchant à réduire les écarts entre les territoires à une Europe chef d’équipe de la grande bataille de la compétition mondialisée. Bref, de la cohésion à la compétition…

Quelles perspectives ?

Pour aller au-delà du slogan, parier sur l’économie de la connaissance peut et doit aussi être un investissement sur les territoires Des territoires certes de projets, mais aussi de vie, de solidarités, du développement durable. Le problème est que des processus tels que l’élargissement risquent de mettre en concurrence les territoires européens, alors que le Marché unique tend à harmoniser les comportements, voire les pouvoirs d’achat, de millions de consommateurs. C’est une responsabilité politique majeure que d’imaginer le rôle et la place de l’économie résidentielle, de la solidarité territoriale, de l’émergence de services intelligents et rentables.
Il faut désormais que les programmes régionaux soient mieux à même de faire vivre les territoires. Cela passe par la poursuite de politiques, non pas de compétitivité, mais territorialisées. C’est à cette aune notamment qu’il demeure une place pour une politique agricole commune.

S. Jaulmes et O. Dulucq, Transrural Initiatives n°294, 4 octobre 2005.

[1] Paul Valéry, Essais quasi-politiques, la crise de l’esprit, Deuxième lettre

[2] Edgard Morin, Penser l’Europe, Paris, Gallimard, 1990