Plusieurs acteurs français de la bio ou de l’écologie expriment des craintes sur l’orientation donnée en France (et en Europe) au label " Agriculture biologique ". Selon eux les pratiques actuelles s’éloignent des valeurs portées par les fondateurs de ce mode de production et il devient essentiel d’identifier les pratiques d’une agriculture écologique par de nouveaux termes et de nouvelles démarches. C’est ainsi que des membres de Nature & Progrès ont initié la certification Neso [1]et que la revue L’Écologiste fait la promotion de " l’agroécologie " comme alternative à une agriculture biologique qui s’industrialise [2].
Les enjeux actuels seraient-ils donc avant tout de réaffirmer et de renforcer les valeurs agro-écologiques face à la montée d’une agriculture biologique industrielle ? Sans nier la pertinence de cette interrogation, il nous semble que le risque d’un dévoiement de la notion d’agriculture biologique reste limité et surtout que l’enjeu majeur aujourd’hui est, à l’inverse, celui d’un nécessaire " seuil minimal " que doit atteindre la bio sur le plan économique… et politique !
700 organisations bio
En premier lieu, il convient de replacer la bio dans son contexte mondial. Plus de 700 organisations, situées dans 140 pays, sont regroupées dans une fédération internationale, l’Ifoam [3]. Cette dernière a édicté des " Règles de base ", reconnues par le Codex Alimentarius, règles qui définissent les grandes orientations. Or, même si elles restent souvent très générales, ces règles sont dans la droite ligne des courants fondateurs de l’agriculture biologique : inscription de l’agriculture dans les cycles naturels et dans son environnement, autonomie technique et politique des communautés rurales, relocalisation de l’agriculture. Ainsi, non seulement les objectifs politiques les plus radicaux ne sont pas remis en cause par l’Ifoam mais les représentants des organisations agricoles des pays du tiers-monde y prennent une place croissante face à la " bio commerciale " de certains représentants européens.
Les faiblesses de la réglementation européenne sur la taille des fermes, l’autonomie technique ou les actions environnementales sont néanmoins bien réelles : on peut trouver en Allemagne, en Espagne et même en France des exploitations en bio de très grande taille et inscrites dans des schémas d’exportation et de concentration économique. Cependant, " l’agriculture biologique " comme mode de production alternatif présent sur toute la planète doit être distingué du " règlement européen 2092/91 " qui ne fait que formaliser ce mode de production en un lieu donné et à une date donnée.
Au-delà des questions qui se posent à l’échelle européenne, le contexte agricole français est très défavorable au développement d’alternatives techniques et économiques. Les acteurs agricoles les plus influents (industries agroalimentaires, syndicalisme majoritaire) évitent, voire empêchent, tout questionnement de fond sur les conséquences sociales, environnementales et sanitaires d’une concentration agro-industrielle car ils en sont les bénéficiaires. Face à ces lobbies, les pouvoirs publics sont frileux à reconnaître l’urgence d’une réorientation de la politique agricole. C’est ainsi que depuis quelques années il n’existe plus de dynamique de développement de l’agriculture biologique en France. Alors qu’elle est plébiscitée par les sociétés civiles et les gouvernements dans la plupart des pays européens (10 % de surfaces en agriculture biologique en Italie, 5 % en Allemagne avec des objectifs de 20 % à court terme) et dans le monde entier (notamment en tant qu’agriculture vivrière), elle stagne en France à 2 % des surfaces. Un taux aussi bas ne permet pas à des petites entreprises de transformation agricole d’atteindre un seuil de rentabilité. À ce niveau, paradoxalement, seuls les grands groupes agro-alimentaires peuvent se permettre de dédier des " chaînes " à la transformation biologique grâce à un regroupement de l’offre à l’échelle nationale voire internationale. On est alors bien loin d’une agriculture biologique territorialisée et autonome - même s’il existe bien sûr par ailleurs des démarches artisanales locales.
Le " paradoxe du sablier "
À l’heure actuelle, nous sommes donc confrontés à ce que la Fnab [4] appelle le " paradoxe du sablier " : une production bio inférieure à la demande exprimée… mais un goulet d’étranglement entre la production et la consommation, goulet dû à la faiblesse de la transformation et de la distribution bio. En conséquence, les consommateurs ne trouvent pas les produits qu’ils souhaiteraient alors que certaines filières bio françaises ont des difficultés à écouler leur production ! Malgré tout, la consommation réelle de produits issus de l’agriculture biologique parvient à augmenter régulièrement, mais cela, au prix d’importations significatives.
Enfin, le poids politique des agriculteurs bio dans les instances agricoles locales est beaucoup trop infime pour que les institutions jugent " utile " de tenir compte des orientations prônées par ces derniers. En outre, le manque de moyens des Groupements d’agriculteurs biologiques pour assurer l’accompagnement technique et économique des nouveaux agriculteurs biologiques est préoccupant. Un infléchissement des rapports de force ne pourra donc se faire sans une croissance des surfaces en bio.
[1] Nature - Energie - Social - Origine : boussole qui formalise les objectifs principaux d’une agriculture écologique autocontrôlée.
[2] L’Ecologiste n°14, oct-nov-déc 2004.
[3] International Federation of Organic Agriculture Movements.
[4] Fédération nationale d’agriculture biologique des régions de France.