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Bouches-du-Rhône : une grève qui porte ses fruits

Situation inédite, les Bouches-du-Rhône ont connu en juillet une importante grève d’ouvriers agricoles saisonniers. Entretien avec Denis Natanelic de l’Association Nafadji Pays d’Arles, membre du Collectif de défense des travailleurs étrangers dans l’agriculture (Codetras) [1].

Transrural Initiatives : Des saisonniers maghrébins se sont mis en grève le 12 juillet…
Denis Natanelic : 120 marocains se sont mis en grève de la cueillette de fruits, revendiquant auprès de leur employeur, la Sedac, le paiement de leurs heures supplémentaires de 2004. Les 120 tunisiens travaillant sur la deuxième exploitation de la Sedac se sont joints à leur mouvement.
Embauchés dans le cadre de contrats OMI (Office des migrations internationales), les saisonniers devaient obtenir gain de cause avant la fin de leur contrat en septembre, celle-ci marquant en effet la fin de leur autorisation de séjour en France. Une fois de retour dans leur pays d’origine, il ne leur sera alors plus possible de faire valoir leurs droits…
Jamais une mobilisation spontanée à une telle échelle n’avait eu lieu dans un secteur où la précarité limite en général les revendications. La CGT a accompagné ce mouvement en organisant un grand rassemblement le 17 juillet. Face à la pression médiatique, l’employeur a cédé et la préfecture du département a garanti aux ouvriers que leurs contrats seraient renouvelés l’année suivante. Suite à ce mouvement, les ouvriers d’une exploitation voisine se sont également mis en grève. Et cette action devrait continuer à porter ses fruits...

Transrural Initiatives : Quelle est l’histoire de ces contrats OMI dans les Bouches-du-Rhône ?
Denis Natanelic : Le département a concentré jusqu’en 2000 les trois quarts des contrats OMI en France (soit 4000). Ils concernent des Maghrébins à 95 %. Ce statut qui devait être dérogatoire au cas où l’ANPE ne pourrait proposer de la main d’œuvre est en effet devenu la règle dans les Bouches-du-Rhône. Au milieu des années 1990, le gouvernement, conscient de cet abus, a voulu les supprimer. Suite à la levée de bouclier de la FNSEA, l’État cède mais décide de bloquer la possibilité de faire de nouveaux contrats.
En 2000, les agriculteurs du département, la Sedac en tête, font pression sur le préfet pour obtenir des contrats supplémentaires. 1800 contrats sont alors débloqués au niveau national dont 1400 dans les Bouches-du-Rhône. Cette largesse a deux conséquences dramatiques. 500 ouvriers qui travaillaient depuis plus de dix ans ne sont pas réembauchés, au profit de nouveaux saisonniers moins au fait de leurs droits. Ensuite, cette manne de contrats donne lieu à un trafic : proposer un contrat OMI (sans embauche derrière) est un permis d’entrée sur le territoire français ; il se monnaye pour un employeur jusqu’à 9000 € [2]. Face à cette dérive, le sous-préfet refuse en 2002 tout nouveau contrat OMI aux fraudeurs. Aujourd’hui, ces employeurs passent par une entreprise espagnole de travail temporaire qui propose les services d’équatoriens. On en compte aujourd’hui entre 400 et 500 sur le département.

Transrural Initiatives : En quoi consiste votre travail auprès des saisonniers ?
Denis Natanelic : Nous accompagnons les démarches juridiques des ouvriers réclamant le respect de leurs droits : heures supplémentaires, conditions de logement, reconnaissance de l’ancienneté. Sur ce dernier point, une avancée importante a été actée avec la loi rurale : la reconnaissance de l’ancienneté a été inscrite dans le code rural début 2005. Nous travaillons également avec des collectifs de saisonniers bloqués dans leur pays d’origine qui n’arrivent pas à faire valoir leurs droits. Nous commençons enfin à obtenir des autorisations provisoires de séjour pour leur permettre de rester sur le territoire français le temps de régler les litiges avec leurs employeurs.
Plus largement, avec les 15 membres du Codetras, nous réclamons la suppression du statut OMI. Nous revendiquons en particulier le droit à une carte de séjour - qui évite au saisonnier de devenir clandestin dès que le contrat est rompu - et la reconnaissance d’un CDI. Ce contrat n’a en effet de saisonnier que le nom : le nombre d’heures de travail fait en 8 mois correspond à un temps plein et il est renouvelable tous les ans. Pour donner suite à ce mouvement estival, le Codetras prévoit mi-septembre une réunion publique avec des prises de parole des saisonniers et la présentation des diverses situations soutenues par le collectif.


Propos recueillis par M. Reinert, Transrural Initiatives n°290/291, 25 août 2005.

[1] CODETRAS - BP 87 13303 Marseille Cedex 3 - codetras@espace.asso.fr

[2] « Trafics de main-d’œuvre couverts par l’Etat », par Patrick Hermann, Le Monde diplomatique, juin 2005.