« La loi Evin est un bouc émissaire assez commode quant à la crise de la viticulture française. Une amie m’a dit récemment : "si les vins français sont en difficulté, c’est qu’ils sont mauvais !". Au fond, je crois qu’elle a raison. La viticulture doit se remettre en cause profondément. D’une part les modes de consommation du vin changent. Ils entraînent certainement une baisse de la consommation intérieure et une évolution qualitative de celle-ci : du vin aliment au vin "condiment". Par contre, la consommation mondiale augmente, donc les marchés existent, à certaines conditions.
Les propositions de René Renou [1], après des années d’avertissement sur la crise imminente, veulent accompagner cette reconquête qualitative, entreprise par trop peu d’entre nous. Les rendements sont trop importants. On a planté n’importe où. Le degré d’alcool acquis est confondu avec la qualité. La moitié au moins de la France viticole obtient les 12,5 degrés, chers à Boris Vian en chaptalisant, en enrichissant outrageusement. Et en gavant les sols d’engrais chimiques polluants, de désherbants et de produits de traitement toxiques. La belle image du terroir et de la tradition se déchire, en particulier à l’exportation : ça, ce n’est pas de la faute à Claude Évin, mais des orientations de l’agriculture et de la distribution françaises depuis 40 ans, de l’industrie agroalimentaire.
Prohibition
Pourtant, la loi Évin, et encore plus que la loi elle-même, le climat général puritain et prohibitionniste qui s’installe, ne sont pas une bonne chose pour la lutte contre l’alcoolisme. Lorsqu’une responsable de l’Anpaa [2] explique qu’il est faux de croire qu’il n’est pas dangereux de boire deux verres de vin d’AOC, car le jour où on est au chômage, on boit la bouteille : alors là aussi l’alcool et le vin sont des boucs émissaires. Ou que M. Got [3] déclare : "Il n’y a pas une population au monde capable d’avoir uniquement des consommateurs modérés, sans la contrepartie dramatique des consommateurs excessifs." [4]
Or, un point me semble fondamental : c’est la question du pourquoi l’alcoolisme ? Pourquoi l’addiction ? Je pense qu’à l’heure actuelle, le point de vue adopté par certains représentants de la santé publique est une catastrophe. Focaliser sur le produit, ne pas poser la question des causes de la dépendance, des conditions de l’addiction, c’est, il me semble, le cœur de la démarche prohibitionniste, totalitaire. Du point de vue thérapeutique, elle est vouée à l’échec. Que ce soit en France ou au niveau international, il y a une remise en cause très forte de la stratégie anti-produit.
Contrairement peut-être à son intention première, en limitant toute communication qualitative sur le vin, au lieu de créer une dynamique de lutte positive contre l’alcoolisme, c’est à dire une valorisation sociale forte d’une consommation qualitative, hédoniste du vin, et par contraste un regard social négatif sur la consommation excessive, la loi Évin tire vers le bas. Les "gros alcooliers" parviendront toujours à financer des publicitaires pour inciter à la consommation par une séduction graphique suggérant leurs boissons alcoolisées.
Aujourd’hui j’ai le sentiment qu’on arrive dans une situation bloquée. Des milliers de mes collègues sont dans la rue, menacés de faillite, mais aussi humiliés (attention, l’humiliation n’est pas bonne conseillère), humiliés d’être passés du rang de symboles d’une histoire, d’un savoir faire au statut de dealer et d’assassins. C’est trop facile de tomber à bras raccourcis sur les milliers de vignerons et leurs familles, pour accompagner leur faillite probable d’une sentence compétitive : "cela va faire le ménage, les bons resteront."
Et les pesticides ?
M. Raffarin a déclaré "l’alcool est le seul facteur de risque sanitaire commun aux trois programmes engagés par le gouvernement à la demande du chef de l’Etat : le cancer, la sécurité routière, le handicap". Il y a en France 150 000 décès par cancer, 100 000 directement liés à des facteurs environnementaux, hors tabac. En France, tous les ans le cancer fait 1 200 morts en plus...l’alcool, tout ça ? Alors que sa consommation baisse ?
Par contre, ce qui devient clair c’est le rôle des 100 000 tonnes de pesticides répandus dans l’agriculture et dispersés aux quatre vents, 40% dans les vignes pour 3% des terres agricoles, des 100 000 molécules chimiques répandus dans l’environnement. Or la France il y a quelques mois a empêché, par son vote, l’interdiction d’une d’entre elle, le paraquat, sous la pression du groupe chimique Syngenta. Je ne vois pas encore de grande mobilisation nationale de passionnés de la santé publique pour dénoncer ce lobby.
Production toujours en hausse
La production en France va augmenter de 22 % en 2004, quand la consommation va diminuer de 3 %. Pour faire face à cette forte production, le ministre de l’agriculture a augmenté de 10 hectolitres par hectare les rendements de vins de table et de pays afin d’alimenter le marché des jus et des moûts concentrés. La Confédération paysanne a dénoncé cette décision qui « conforte les viticulteurs qui font le moins d’effort qualitatif et qui ont dépassé les limites de rendements à l’hectare autorisés ».
Sur les marchés extérieurs, les bouteilles françaises n’ont plus la côte : les exportations ont chuté de 17 %. En revanche, les vins du nouveau monde emplissent les rayons des hypermarchés (+ 17 %).