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Les délocalisations, iceberg de stratégies complexes

Délocalisation... Sous ce terme, des réalités multiples se superposent qui soulignent l’accélération des flux de biens et services. Si on s’en tient au seul déménagement d’une entreprise à l’étranger, le phénomène reste marginal.

Lorsque l’on s’intéresse aux délocalisations, il y a autant d’exemples que de contre-exemples. Selon une définition stricte, la délocalisation consiste à produire à l’étranger et importer ensuite ce qui était jusqu’à présent produit ici. Dans l’actualité agricole, cette épée de Damoclès pèse sur la production sucrière française, "délocalisable" au Brésil et qui cherche une alternative dans la production de biocarburants. Mais tous secteurs confondus, ce cas de figure reste marginal conclut un rapport du Sénat publié en juin dernier.
En revanche, la délocalisation est communément élargie à deux autres phénomènes qui induisent une "révolution dans la gestion des groupes industriels", selon M. Garnier, syndicaliste de la FGA-CFDT.
D’une part, la sous-traitance proposée à une entreprise étrangère pour un segment de la production. Moins visibles, ces délocalisations partielles conduisent à des restructurations locales, ici et là-bas. "La sous-traitance embrouille les cartes avec des segments qui ne sont plus faits par l’entreprise. La multiplication de ces flux rend la stratégie des grands groupes beaucoup plus difficile à comprendre", souligne M. Garnier.

17 000 implantations agroalimentaires à l’étranger
D’autre part, l’implantation ou le rachat d’unités de production à l’étranger "délocalise" l’investissement de l’entreprise. Les experts estiment que l’investissement à l’étranger a tendance à accroître les mouvements de biens et services ce qui serait créateur d’emplois. Les entreprises "emmènent" ainsi avec elles leurs fournisseurs nationaux. Un investissement d’1 € à l’étranger rapporterait 0,69€ de richesse nationale, selon la Direction des échanges extérieurs. Mais est-ce valable durablement ? Dans l’agroalimentaire, l’investissement à l’étranger représente entre 30 et 50 M€ par an. En 1997, on comptait 17 000 implantations agroalimentaires à l’étranger (moitié unités industrielles, moitié commerciales) dont 47% dans l’Union européenne (source Adepta).
Peu de statistiques mesurent le phénomène sur l’emploi. Les travaux du Sénat l’ont conduit à évaluer l’impact négatif des délocalisations sur 10 000 emplois pour 2,4millions de salariés français. Chiffre qu’il relativise face à la destruction globale d’emplois, notamment industriels. Confirmant cette approche quantitative, les importations en provenance des pays tiers pèsent finalement peu. Les flux de production se font essentiellement à l’intérieur des Quinze de l’Union européenne, infirmant pour l’instant les craintes envers les dragons asiatiques.
Autre difficulté, la diversité des motivations. Dans l’agroalimentaire, le volailler Doux délocalise pour abaisser ses coûts de main-d’œuvre. Le prix de revient d’un poulet produit au Brésil est divisé par deux. Mais cette logique n’est pas systématique. Le champagne Moêt et Chambon est le premier exportateur de vins argentins. L’entreprise champenoise y voit une manière de diversifier son offre et de "se rapprocher" des consommateurs alors que les marchés européens stagnent. L’enrichissement de l’entreprise est supposé servir l’entité mère française. Même cas pour Lu "qui cherche à s’implanter dans l’Est de l’Europe parce que son marché ouest européen de biscuit est saturé", note M. Garnier. Nos voisins de l’Est étant considérés comme un " puits de croissance " au moins transitoirement. Dans ce cas, la délocalisation s’impose pour harmoniser le coût de production au niveau de vie des habitants. Tout autrement se positionne Unilever, groupe qui s’est intéressé à l’agroalimentaire pour les opportunités économiques que représentent ses marques. "Le groupe Unilever peut se désengager en vendant Banania à un fond de pension américain. Si les salariés ne sont pas inquiétés tout de suite, on peut imaginer la casse sociale dans 5 ans, lorsque le fond va vendre la marque sans tenir compte du métier.", pronostique M. Garnier. Principale mesure anti-délocalisation, les « pôles de compétitivité » proposés par le gouvernement (550 M€) pour favoriser l’innovation et la mise en réseaux d’entreprises ne sauront changer la donne.


Pour en savoir plus :
- Délocalisations : pour un néo-colbertisme européen. Rapport du Sénat n°374. Commission des Affaires économiques. Groupe de travail sur la délocalisation des industries de main d’œuvre. Juin 2004
- Alter Éco publie dans son N°229 d’octobre un dossier sur les délocalisations.


C. Donnars, Transrural initiatives n°270, 12 octobre 2004