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Une fromagerie artisanale

6 novembre 2009, dans la commune de Pedras-Altas au Brésil, une fromagerie artisanale est inaugurée en présence de Guillerme Kassel, ministre du développement agraire et d’une dizaine de français, dont des paysans du RAD venus pour l’occasion.

Cet événement marque l’aboutis­sement d’un partenariat enga­gé il y a huit ans lors de la signature de l’acte de jumelage entre l’association des paysans sans terre de la région d’Herval, le RAD, l’association Holos, la Fondation France-Liberté et la Confédération Paysanne.

Sans terre

Entre 1996 et 1999, près de 900 familles de sans terre viennent s’établir dans cette région grande comme deux départements. Après avoir campé plusieurs années, elles obtiennent le droit de s’installer sur des terres provenant de grandes fermes à l’abandon, que l’État a expropriées. Chaque famille a droit à environ 30 hectares. Mais les difficultés d’adap­tation sont telles que plusieurs dizaines repartent. Ces abandons commencent à inquiéter ceux qui ont initié le processus : ils craignent un échec total.

Jumelage

C’est ainsi que Jean-Yves Griot, alors président du RAD, est sollicité par Magda Zanoni, avec qui il a déjà travaillé, pour soutenir ces paysans. Magda Zanoni est une universitaire franco-brésilienne exilée en France dans les années 60 et qui est en contact avec de nombreux cadres du Parti des Travailleurs alors au pouvoir dans l’Etat du Rio Grande do Sul. Elle est aussi présidente d’Holos, une petite ONG qui travaille à promouvoir l’environnement dans les milieux universitaires.
L’acte de jumelage est signé en 2001. En 2002, en marge du Forum Social Mondial, un atelier décentralisé s’organise à Herval (400 km de Porto-Alegre). Entre les deux dates, une étudiante française, Céline Paraire, passe une année sur place pour faire un diagnostic de la situation et proposer des pistes d’amélioration ; immédia­tement, elle remarque que la culture de maïs ou de haricot ne peuvent constituer une activité rentable, compte-tenu des faibles surfaces et des prix dérisoires.
Elle propose alors de développer la production de lait, malgré les coûts d’achemi­nement élevés car la laiterie la plus proche est à 200 km. Déjà, on commence à envisager une transformation sur place. En août 2002, trois paysans français ayant des connais­sances en technique fromagère passent un mois sur place pour former des Brésiliens. Mais très vite, une évidence s’impose : avant de construire une fromagerie, il faut d’abord augmenter la quantité de lait produite et améliorer sa qualité, d’autant qu’une collecte de lait vient de se mettre en place.

Du lait...

C’est avec cette mission que Cécile Follet arrive en 2003. Avec une aisance exceptionnelle, elle s’intègre dans le milieu et anime de nombreux groupes autour de la technique du pâturage tournant et de l’amélioration de la qualité du lait. C’est aussi à cette époque que sont expérimentées diverses cultures dérobées destinées à compenser le manque d’herbe pendant l’hiver. En quelques années, la production de lait bondit de 30 000 litres annuels à 300 000 litres ! Parallèlement à ce travail, la réflexion concernant la fromagerie continue son chemin. Un groupe de cinq producteurs voisins est identifié comme susceptible de mener le projet à son terme et se montre très motivé par cette aventure. Tout un travail de prépa­ration s’engage : visites d’installations existantes, recherche de partenaires, étude de marché, échanges entre le Brésil et la France, élaboration d’un calendrier de travaux, etc.

... aux fromages

En 2007, la construction de la fromagerie est lancée, bien que toutes les inquiétudes ne soient pas encore levées et après plusieurs périodes difficiles où le découragement menace de l’emporter. En 2008, elle est achevée. Bien que la licence des services vétérinaires ne soit pas délivrée, les premiers fromages sont fabriqués en août. Ils se révèlent excellents. Depuis cette date, la fabrication se poursuit au rythme de deux ou trois fois 500 litres par semaine. En attendant l’attestation sanitaire (qui ne saurait tarder), la commercialisation se fait de manière informelle.

Dès que le précieux sésame sera délivré, la fabrication des yaourts pourra commencer, en priorité pour les cantines scolaires avec une valorisation bien meilleure. De même, la fabrication de fromages pourra se développer avec la vente en magasin. Il faudra alors organiser une collecte dans les fermes alentour car les cinq ou six producteurs les plus proches ne pourront pas fournir assez de lait.

Fraternité

C’est dans ce contexte qu’il faut replacer l’inauguration du 6 novembre dernier, grand moment de fête avec beaucoup d’émotions partagées. La densité de ces instants-là provient des liens qui se sont créés année après année. Cette inauguration atteste de la réussite de la Réforme Agraire, un mouvement souvent présenté comme utopique, improductif, irréaliste et voué à l’échec.
Dans un monde dominé par la concentration et la restructu­ration, la Réforme Agraire est un exemple grandeur nature qui prouve que la déconcentration et la répartition harmonieuse des hommes et des activités sur tout le territoire produit plus d’aménités positives, y compris économiques, que le regroupement des moyens de production. Merci donc à tous ceux qui nous ont accompagnés dans cette aventure humaine. Merci de nous avoir montré qu’un autre monde est possible, un monde de solidarité et de fraternité.


Didier Boursier, agriculteur en Vendée - Lettre du RAD n°54, novembre 2009.