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Ces lieux qui nous habitent - Identité des territoires, territoires des identités

France Guérin-Pace et Elena Filippova
Les liens qui unissent identité et territoire sont nombreux et recouvrent un très large éventail de possibilités.
Ainsi, « appartenir à un territoire » peut, entre autres, être une caractéristique acquise à la naissance, le résultat incident d’une histoire amoureuse, la conséquence obligée d’un parcours professionnel ou encore le choix très délibéré de son cadre de vie. De même, l’identité individuelle que chacun cherche à se construire doit composer avec des identités collectives qui lui sont imposées ou auxquelles il désire adhérer, et qui ont bien souvent une dimension territoriale. Il s’agit, par exemple, de sortir d’un « ghetto » ou « de son trou » pour accéder aux « beaux quartiers » ou pour « monter à Paris ».
L’ouvrage qu’ont coordonné l’anthropologue Elena Filippova et la géographe France Guérin-Pace explore cette problématique complexe en rassemblant des contributions d’autres géographes, de démographes, d’historiens, d’ethnologues et de sociologues. Par ailleurs, les territoires auxquels ces chercheurs font référence pour exposer leurs analyses respectives ont des tailles variées et sont pour le moins divers (la Costa Serena en Corse, les Landes, l’Algérie, la ville de Penang en Malaisie...). Une telle multiplication de regards ne débouche pas sur une vision très cohérente, mais qu’importe : la richesse de cette approche repose sur la grande variété des questions stimulantes qu’elle soulève à propos du couple territoire-identité. Le lecteur reste au final libre de s’inspirer des cas particuliers et des grilles de lecture qui lui sont présentés pour analyser les situations qui le concernent.
Dans une partie consacrée à «  la composante spatiale des identités », la sociologue Yannick Sencébé invite par exemple à s’intéresser au(x) « déclin(aisons) de l’appartenance dans les territoires de l’individualisme et de la mobilité ». Les enquêtes qu’elle a conduites dans le Diois (Drôme) et en Puisaye-Forterre (Yonne) l’ont en particulier amenée à identifier quatre formes de cette appartenance : celle, traditionnelle, des « lieux qui font liens » ; celle liée à la recherche d’un ancrage («  les liens qui font lieux ») ; celle, « emblématique du contexte actuel », qui mêle « un fort attachement aux lieux et une prise de distance avec ces lieux » («  l’exil est un devoir au même titre que l’entetien de la mémoire familiale sur le lieu d’origine ») ; celle qui découle de « ce que l’on fait et que l’on est maintenant » («  la distanciation est plus forte que l’attachement : l’affiliation et l’identification passent par le projet et l’activité, dont le mouvement implique de savoir mettre à distance ce qui a été approprié pour pouvoir "rebondir" ailleurs sur de nouveaux projets »).
Parmi différentes contributions qui traitent de «  l’invention de territoires identitaires », celle de Ronan Le Coadic s’appuie sur le cas de la Bretagne pour analyser comment, de la commune à l’État-nation, des acteurs peuvent passer « de la carte d’identité à l’identité à la carte ». Il visite au passage la région administrative et le département ainsi que la « terre des ancêtres », les «  pays historiques », les « pays d’aménagement du territoire », les «  territoires charnels », les « régions subjectives »...
Enfin, dans une troisième partie qui souligne la complexité des relations entre « identités et territoires », la géographe Marianne Blidon met en garde contre le risque qu’il y a à « prendre la partie pour le tout » quand on résume un territoire à son « évidence trompeuse ». Elle le souligne à partir de l’exemple du quartier parisien du Marais, qui joue certes un rôle important dans l’affirmation des identités homosexuelles (y compris pour celles et ceux qui s’en démarquent), mais qui est loin d’être un territoire exclusivement «  gay ».

Éditions de l’Aube et Ined - collection Monde en cours – mai 2008 – 277 pages – 25 €.