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Vers des campagnes citadines, le Doubs (1975-2005)

Robert Chapuis
Trente ans après, le géographe Robert Chapuis a refait l’enquête qu’il avait conduite dans la seconde moitié des années 1970 sur la situation des campagnes du département du Doubs.
Il est certes passé de 120 à 75 questions (« l’interviewé d’aujourd’hui est beaucoup moins patient que celui d’autrefois... »), mais les sujets abordés sont les mêmes : activité et statut professionnels, enracinement dans la commune, fréquentation des commerces et des services, loisirs, opinion sur la commune et la campagne... 342 personnes représentatives des catégories sociales de leur commune ont ainsi été rencontrées au moins une demi-heure dans 25 villages reflétant la diversité d’un département où coexistent des zones rurales « isolées », des « pôles d’emploi de l’espace rural » et deux formes de périurbanisation : « l’une, classique, s’est concrétisée autour de l’agglomération de Besançon par une auréole large, régulière et en rapide expansion. L’autre, maigrichonne, alanguie est réalisée autour de l’agglomération de Montbéliard, dans laquelle une profonde crise industrielle a asséché le potentiel de citadins susceptibles de s’installer en périphérie. » Le Doubs se distingue en outre par une zone frontalière où les logiques de peuplement sont pour l’essentiel liées à des « villes périurbanisantes » situées en Suisse.
L’hypothèse que Robert Chapuis développe dans cet ouvrage est que, à des rythmes plus ou moins rapides, ces différentes campagnes se sont toutes « citadinisées ». Il a en effet constaté que leurs habitants « ont peu à peu occupé les mêmes types d’emplois, se sont insérés dans les mêmes catégories socioprofessionnelles et ont eu tendance à adopter globalement les mêmes styles de comportements, d’idées et de représentations que les citadins ». Parmi les manifestations de la « citadinisation des campagnes » qui s’est accélérée au cours des trente dernières années, il distingue, entre autres, le triptyque « désagricolisation »-désindustrialisation-tertiarisation ainsi que la « réinvention de la campagne » par les citadins.
En ce qui concerne le premier point, le volume de la production laitière du Doubs reste toujours aussi élevé, mais les agriculteurs sont moitié moins nombreux : ils ne représentent plus aujourd’hui qu’un rural sur sept. Du côté de l’industrie, les entreprises implantées en milieu rural résistent un peu mieux que celles situées en ville, mais le déclin général des emplois de l’ensemble du secteur (crise horlogère, restructuration de Peugeot...) « a fait perdre à la campagne une de ses originalités fortes, celle de réservoir de main-d’oeuvre ouvrière ». Face au recul considérable de l’emploi dans les activités de production, la croissance des services n’est pas que relative : « les emplois tertiaires localisés dans les campagnes ont plus que doublé entre 1975 et 1999, passant de 11 000 à 24 000, soit une progression de 116 %, contre 56 % aux agglomérations ». Il faut toutefois noter que « l’espace rural traditionnel » ne profite guère de cette évolution, qui concerne essentiellement les pourtours des villes et les bourgs. Mais globalement, les structures d’emplois des milieux urbains et ruraux se ressemblent de plus en plus.
Pour ce qui est de la « réinvention » de l’espace rural, Robert Chapuis a « l’impression que la coquille s’est maintenue mais que l’escargot n’est plus le même... » Ainsi, « une nouvelle urbanité villageoise » résulte de la « désagricolisation » des maires, du « relookage » des rues et des places, de la remise en valeur de certains éléments du patrimoine bâti, d’une vie associative « intensifiée et citadinisée » ou encore du délitement de la pratique religieuse. Parallèlement, des usage anciens de la nature (pêche, chasse...) régressent tandis que les loisirs de plein air sont en expansion. Plus généralement, 64 % des ruraux interrogés en 2003 estimaient que « le paysage de leur commune concerne toutes les personnes qui l’apprécient et même les citadins », contre 34 % qui pensaient que « cela ne regarde que les habitants du village » et 2 % qui n’attribuaient le droit à se prononcer sur ce sujet qu’aux seuls agriculteurs.
Les transformations minutieusement décryptées par Robert Chapuis ne sont évidemment pas à l’oeuvre que dans le département du Doubs. Cette riche comparaison de données recueillies à trente ans d’intervalle fournit des éclairages très précis sur les mutations récentes et en cours de l’ensemble du milieu rural français.

Alain Chanard
Éditions Cêtre / Presses universitaires de Franche-Comté – 138, Grande Rue 25000 Besançon - août 2007 – 206 pages – 25 €.