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OGM : le temps de l’indissociable

L’insistance d’une partie des agriculteurs français partisans des cultures d’OGM creuse encore le fossé entre le monde agricole et la société.
Les grévistes de la faim ont conduit une action déterminante pour obtenir le moratoire sur les OGM, promis lors du Grenelle de l’environnement. Moratoire fortement menacé ces dernières semaines par les pressions et stratégies politiques des pro-OGM. Car une crainte, bien présente, faisait redouter qu’une loi ne finisse par être votée. En contradiction avec Bruxelles, elle aurait néanmoins permis les semis du printemps prochain. Ce moratoire évite la contradiction flagrante d’un après-Grenelle favorable à un fort développement de l’agriculture biologique, et en même temps permettant le développement de productions OGM. D’autant que les controverses scientifiques restent nombreuses. L’allocation de 45 millions d’euros, qui vient d’être attribuée à la recherche sur les OGM, le confirme.
Mais malgré ce moratoire, il n’est pas certain que la France 2008 soit sans maïs OGM. Les agriculteurs du Sud-Ouest, notamment, semblent déterminés à faire fructifier Monsanto, en achetant en Espagne ces semences de maïs qui prennent allure de plantes miraculeuses. Mais pour qui ? Et pour quel développement ? La virulence du débat, la confrontation qui s’installe autour de cette question, nous placent face à un choc de « culture agricole ». Nous sommes sur le point de vivre une mutation culturelle, générationnelle, sur la manière de conduire la production agricole dans notre pays, en Europe, mais aussi à travers le monde. Tout d’abord, les préconisations de techniques culturales ne peuvent plus s’appuyer sur une caution scientifique considérée, jusqu’à peu, comme infaillible. De nombreuses certitudes, qui ont guidé la modernisation agricole des cinq dernières décennies, doivent être revisitées fortement. Par exemple, des jeunes agriculteurs débutent leur installation en replantant les haies que les remembrements systématiques avaient fait araser à leurs prédécesseurs. Les parcelles sont reconfigurées à la taille de l’homme, de la biodiversité, non à celle d’une mécanisation qui affiche souvent la surpuissance de l’inutile. Et, beaucoup, beaucoup trop de préconisations chimiques sont distribuées en agriculture sans la connaissance de leurs conséquences actuelle et à venir. Ensuite, les représentants majoritaires des agriculteurs ne laissent pas apparaître une prise en compte réelle des évolutions que nous vivons. Leur temps de la rupture est plutôt l’affichage de leur addiction à l’intensification industrielle de la production agricole. Ils ne parviennent à entendre et admettre la demande de la société : pour son alimentation, son eau, son espace, ses paysages, même tout simplement pour sa saine respiration. Il est dommage de n’entrevoir des lendemains meilleurs qu’à travers ce que l’on est bien obligé de qualifier d’« agro-industrie ». Au lieu de réorienter l’agriculture vers des équilibres agronomiques connus, expérimentés de longue date, nous continuons de chercher des béquilles permanentes à une intensification boiteuse, d’abord intensive dans ses consommations.
Évidemment, il n’est pas ici question de nier le tissus agricole et agro-alimentaire construit au cours des décennies, mais il nous faut tout de même nous interroger sur les réels bénéficiaires de nos politiques agricoles. Si tous les acteurs économiques doivent être respectés, nous avons aussi à évaluer la traduction économique des choix techniques qui sont faits. Placer sous dépendance semencière – d’un groupe financier qui affiche prétention au quasi contrôle mondial de l’alimentation - des millions d’exploitations agricoles ne construit pas le chemin de l’autosuffisance alimentaire. Même si aujourd’hui quelques grandes exploitations pensent avoir intérêt à ce type de « dépendance », il nous faut rappeler que cette logique de production, à forte consommation d’intrants, ne doit son salut qu’aux aides publiques. Ce qui, dit autrement, indique que le chemin du transfert de la valeur ajoutée est tracé, rodé et adapté évidemment à la hausse des prix agricoles. L’âpreté du débat autour des OGM, qui s’additionne à celui du Grenelle, indique que des changements techniques importants se feront dans la production agricole. Ils ne contourneront pas l’aspiration de la société au regard de sa santé et de celle de la planète. Mais ceci a lieu au moment même où une grande instabilité économique se dessine et où l’amplification des disparités est à l’œuvre. Les mutations techniques peuvent être un outil formidable pour rééquilibrer la répartition des richesses et une amélioration partagée du bien-être. Mais elles peuvent être aussi l’opportunité de nouveaux déséquilibres.
La rareté de l’énergie et le travail des environnementalistes nous montrent qu’aujourd’hui nous ne pouvons nous désintéresser du chemin parcouru par les produits que nous consommons. Mais il est un autre chemin que nous devons rendre visible et transparent, c’est celui des flux économiques, de l’échange entre les hommes. L’équité de nos sociétés est à ce prix. Et nous ne pouvons dissocier ces deux idées. Nous sommes dans le temps de cet indissociable.

Denis Gaboriau, président de la FNCIVAM, Transrural initiatives, n°350, 29 janvier 2008