Une agronomie à l’oeuvre
Pratiques paysannes dans les campagnes du Sud - Pierre Milleville
Les ouvrages de la collection « Parcours et paroles » des éditions Arguments traitent des sciences de la nature, des « sciences techniques » et des sciences sociales. Chacun d’eux rassemble des textes qui ont été publiés, dans des revues ou des ouvrages collectifs, tout au long de la carrière d’un chercheur reconnu. Après ceux consacrés au « géoagronome » Jean-Pierre Deffontaines, au sociologue Marcel Jollivet ou encore au géographe Armand Frémont, le dixième titre de cette collection montre comment l’approche de Pierre Milleville a évolué depuis le début des années 1970.
Pierre Milleville s’est essentiellement intéressé à l’Afrique. Dès ses premières interventions au Sénégal, il commence à se dégager d’une conception de l’agronomie limitée à la simple diffusion de modèles élaborés dans quelques champs expérimentaux. L’analyse plus large de la géographie, de la sociologie et de l’économie du territoire dans lequel il veut agir l’amène à prendre en compte d’autres facteurs que seulement les caractéristiques des sols et la ressource en eau. Surtout, le rapport agronome-paysan se rééquilibre, le premier étant davantage conduit à chercher la rationalité de comportements traditionnels ou d’évolutions qui lui semblaient initialement contrevenir aux intérêts mêmes du second.
Ainsi, par exemple, observant un « comportement technique sur une parcelle de cotonnier au Sénégal », il note que les choix qu’a faits l’agriculteur pour travailler sur une très grande surface débouchent sur une forte hétérogénéité des rendements alors que le strict respect des protocoles élaborés en stations expérimentales aurait permis d’obtenir de meilleurs résultats à l’unité de surface. Mais il comprend aussi que la faiblesse des moyens dont dispose l’agriculteur l’oblige à allonger la période des semis et à varier les options pour tenir compte de l’évolution attendue de la pluviométrie. « La maximisation de la production est alors recherchée par accroissement de la surface cultivée et en pratiquant des itinéraires techniques qui, s’ils conduisent à des rendements beaucoup plus faibles, peuvent par contre encore assurer une productivité du travail élevée. (...) Les distorsions que l’on enregistre fréquemment entre les normes techniques vulgarisées et la réalité doivent engager à rechercher cette cohérence plutôt qu’à conclure trop simplement à la faible réceptivité des agriculteurs vis-à-vis des innovations proposées. »
Pour autant, cela ne signifie pas que les décisions des paysans ne soient pas discutables. Ainsi, dans le Sud-Ouest de Madagascar, l’expansion rapide de la culture pionnière du maïs sur abattis-brûlis menace la forêt des Mikea. L’appauvrissement considérable de la biodiversité qui en découle justifie que cette pratique soit reconsidérée. Pierre Milleville propose d’autres options que cette « agriculture non durable » mais, au-delà de ses préconisations d’agronome, un des textes qu’il consacre à ce sujet met une nouvelle fois en avant l’intérêt d’une approche pluridisciplinaire (avec des écologues et des géographes) de ce type de situation. Il souligne par ailleurs l’importance qu’ont désormais prise les questions d’environnement dans la réflexion des agronomes.
La vingtaine de textes que compte cet ouvrage révèle ce mouvement paradoxal d’une pensée qui à la fois gagne en profondeur et en ampleur. Mais les inflexions qui se dégagent ne remettent jamais en cause quelques fondamentaux intangibles : s’il ne transige pas avec la nécessité d’être rigoureux dans sa démarche scientifique, Pierre Milleville reste toujours à l’écoute des paysans avec lesquels il travaille. Son « agronomie à l’oeuvre » inspire le respect.
Alain Chanard
Éditions Quæ et éditions Arguments – collection Parcours et paroles - janvier 2007 – 241 pages – 32 €.