La collection dans laquelle cet ouvrage est publié s’appelle « Natures sociales », ce qui marque une forte volonté de dépasser l’opposition classique entre nature et culture ou, plus précisément, entre nature et sociétés. Cette opposition classique s’est par exemple manifestée lorsque ont été institués les Parcs nationaux. Docteur en anthropologie sociale et ethnologie à l’École des hautes études en sciences sociales et chercheur à l’Institut national de la recherche agronomique (Inra), Adel Selmi montre ainsi comment la création, en 1963, du premier d’entre eux, dans le massif de la Vanoise, visait à soustraire des espaces réputés « vierges et sauvages » à l’emprise d’une agriculture et d’un développement touristique jugés prédateurs. Mais il explique aussi comment, après le Sommet de Rio, en 1992, la mise en avant du concept de biodiversité s’est traduite par un glissement de la stricte protection de sites remarquables vers la recherche d’un équilibre plus dynamique entre la conservation des espèces menacées et l’organisation des activités humaines. Le « développement durable » qu’il s’agit de promouvoir doit en particulier « associer les populations locales à la gestion des ressources naturelles ».
Adel Selmi a reconstitué l’histoire de cette révolution mentale (et des évolutions politico-organisationnelles qui en ont découlé… ou qui l’ont suscitée) en dépouillant beaucoup d’archives et, surtout, en écoutant avec une attention extrême un très large échantillonnage des divers acteurs impliqués dans la vie du Parc naturel de la Vanoise : des habitants des vallées, des alpagistes, des agents du Parc, des élus locaux, des militants associatifs, des techniciens agricoles, des cueilleurs, un ancien préfet, des fonctionnaires en charge des Eaux et Forêt ou des Ponts et Chaussées…
Le fait d’être à la fois « Tunisien » et « Parisien » constituait plutôt un gage de neutralité, même si certains ont appris à se montrer méfiants : tout travail d’enquête ne risque-t-il pas de déboucher à terme sur la production de nouvelles contraintes ? D’autres ont tenté de « faire passer des messages aux décideurs » en assimilant le chercheur à un journaliste. Toujours est-il que l’« observation participante » à laquelle il s’est livré a permis à Adel Selmi de comprendre en profondeur bien des subtilités d’un milieu montagnard et d’un fonctionnement institutionnel dont il ignorait à peu près tout. Il a même pu faire son miel des suspicions que générait son travail : n’étaient-elles pas hautement révélatrices des tensions qui n’ont jamais cessé de conditionner la vie du Parc ? Sa description des alliances et des oppositions qui se sont succédées entre les différents protagonistes (chasseurs, forestiers, naturalistes, aménageurs…) s’avère en tous les cas très intéressante.
Le principal apport de ce travail d’« anthropologie écologique » n’en demeure pas moins son décryptage minutieux des représentations que les divers protagonistes ont d’objets tels que les activités d’élevage et les alpages, la faune sauvage, les « paysages traditionnels »… Les différences d’appréciation se traduisent bien souvent par des divergences à propos de ce qu’il convient de faire, voire par des conflits. Adel Selmi souligne toutefois qu’elles peuvent aussi déboucher sur une « circulation des savoirs », mettant par exemple le « savant » dans la position d’apprendre auprès des « indigènes ». Alors que « la science occidentale s’est développée contre l’empirisme attentif des producteurs », une attitude plus respectueuse et plus ouverte enrichirait tout le monde.
Alain Chanard, Transrural Initiatives n°336, 19 juin 2007.