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La démocratie de l’abstention

Aux origines de la démobilisation électorale en milieu populaire
Céline Braconnier et Jean-Yves Dormagen
 

Du printemps 2002 (élections présidentielles) à mars 2006 (référendum municipal sur le droit de vote des étrangers aux élections locales), deux professeurs de science politique se sont plongés dans un quartier d’habitat social de la banlieue nord de Paris, la cité des Cosmonautes à Saint-Denis. Leur volonté de « sortir du laboratoire de sciences sociales » les a conduits à élargir considérablement les sources d’informations relatives à un électorat donné. Celles-ci se limitent généralement aux réponses que donnent par téléphone ceux des abonnés à France Télécom qui acceptent de répondre à des questions fermées. Jean-Yves Dormagen et Céline Braconnier ont au contraire rencontré physiquement et plusieurs fois en quatre ans des interlocuteurs libres de définir leurs champs de préoccupation avec leurs propres mots. Ils ont par ailleurs observé à chaque élection ce qu’il se passait dans et autour d’un bureau de vote, ils ont épluché les listes d’émargements disponibles pour mieux cerner la participation dans le temps de chaque électeur, ils ont inspecté les boîtes aux lettres et interrogé les voisins pour vérifier qui des inscrits réside encore dans le quartier…
Depuis 1848, c’est-à-dire depuis l’instauration du suffrage « universel » (alors limité aux hommes), la France n’avait jamais connu un taux d’abstention aussi important pour une élection législative que les 39,7 % enregistrés le 16 juin 2002. La prise en compte de ceux qui ne sont pas inscrits fait que près d’un citoyen sur deux n’a pas participé à la désignation des députés (les élections présidentielles sont en général plus mobilisatrices). Mais, tout comme aux États-Unis, ce phénomène est beaucoup plus marqué dans les milieux populaires que dans les classes moyennes et supérieures. Pourtant, avant les années 1980, les quartiers ouvriers se distinguaient par des taux de participation supérieurs à la moyenne. Depuis, alors que « les ouvriers, les employés et, plus globalement, les milieux populaires constituent une majorité sociale », ils tendent à ne plus représenter qu’une « minorité électorale ».
Pour les auteurs, « en milieu populaire, c’est d’abord la non-inscription qui paraît être devenue le premier facteur de ségrégation électorale ». À cela s’ajoute la « malinscription » : alors que les déménagements sont de plus en plus fréquents, les électeurs négligent d’en informer l’administration. Au final, même s’ils ne sont pas considérables, les efforts qu’il faut fournir pour pouvoir voter (se faire inscrire ou faire transférer son inscription, se rendre dans un autre bureau de vote que celui de son quartier quand on a omis cette formalité) sont de plus en plus souvent perçus comme trop importants pour un enjeu ressenti comme illusoire. Le second tour de la présidentielle de 2002 illustre a contrario cette thèse : voter contre Le Pen a suffisamment motivé les « malinscrits » pour qu’ils se déplacent massivement le 5 mai.
Céline Braconnier et Jean-Yves Dormagen analysent bien d’autres causes de cette montée menaçante d’une « démocratie de l’abstention », notamment le « relâchement de la norme participationniste » (voire « la tentation du retournement des normes »), la « décomposition de l’encadrement politique » et « le déclin du travail comme espace de politisation ». Ils soulignent à l’inverse que le taux de participation des « bien inscrits » de la cité des Cosmonautes n’est sans doute pas très différent de ce qu’il doit être au niveau national, que la famille joue un rôle de « cellule de base de la mobilisation électorale » et que, plus généralement, le vote est souvent un phénomène de groupe.
La richesse des faits rassemblés dans cet ouvrage n’empêche pas qu’on puisse en discuter certaines conclusions. Les auteurs contestent par exemple « la thèse largement répandue de l’abstention comme manifestation d’un comportement protestataire, voire d’un rejet consolidé de la pratique électorale et du monde politique dans sa globalité ». Pourtant, leurs observations semblent confirmer que, pour nombre de citoyens des milieux populaires, le jeu électoral n’en vaut pas souvent la chandelle et qu’ils ne se sentent pas souvent concernés par ce « spectacle ésotérique » entre acteurs qui ne leur ressemblent guère. Les auteurs y voient « une appréhension non politique du politique ». La « science politique » ne pourrait-elle pas en profiter pour réviser sa définition du mot « politique » ?

Alain Chanard, Transrural initiatives n°332, 24 avril 2007.


Éditions Gallimard – collection Folio actuel – février 2007 – 460 pages – 7,20 €.