En mai 2002, la revue Nature et Progrès estimait par exemple que « les apiculteurs eux-mêmes portent une part de responsabilité » quand ils traitent leurs ruches avec des pesticides, abusent des antibiotiques ou nourrissent leurs abeilles avec des succédanés industriels de miel. L’importation massive et très lucrative d’abeilles asiatiques ou américaines a par ailleurs fait reculer les populations locales, lesquelles étaient pourtant mieux adaptées à leur environnement. Ce double mouvement de mondialisation et de recul de la biodiversité apicole expliquerait en partie les ravages de la varroase, une parasitose dont la gravité aurait été largement sous-estimée. De même, si la prolifération des champs de tournesol s’est dans un premier temps traduite par une explosion de la production de miel, il se peut aussi que cette monoculture ait provoqué des carences alimentaires chez les abeilles. Gil Rivière-Wekstein fait ainsi remarquer que si, à la différence d’autres départements, la Vendée a été confrontée à une mortalité particulièrement importante de son cheptel mellifère, elle avait aussi bénéficié juste avant d’une progression de sa production par ruche qui étonnait ses voisins…
La Vendée se distingue également par la personnalité du président de son conseil général, le vicomte Philippe Le Jolis de Villiers de Saintignon, également président du Mouvement pour la France (MPF). Gil Rivière-Wekstein explique comment ce chantre d’une droite extrême a préempté le combat contre le Gaucho. S’appuyant sur quelques grands manitous de la galaxie du miel et grâce aux largesses du milliardaire Jimmy Goldsmith, Philippe de Villiers s’est fait un plaisir de « développer sa thèse favorite : la France éternelle et immuable est menacée par le complot des mondialistes, incarné par l’industrie agrochimique transnationale et par un État corrompu ». Cette thèse a notamment été relayée par « les milieux écologistes radicaux d’inspiration anglo-saxonne liés à Édouard Goldsmith, frère de Jimmy », mais elle recoupe également certaines analyses de la Confédération paysanne.
Ainsi que le reflète le titre de son ouvrage, Gil Rivière-Wekstein mène lui aussi un combat idéologique, lequel est en l’occurrence dirigé contre ce qu’il considère être les excès du principe de précaution. Son refus de diaboliser les pesticides, les herbicides ou, par ailleurs, les OGMOrganisme Génétiquement Modifié fait qu’il est soupçonné par certains d’être un suppôt de l’agrochimie. Par ailleurs, la précision de son enquête sur les histoires internes des organisations apicoles ou sur le parcours de chacun des experts mobilisés dans cette affaire finit par provoquer une forme de malaise chez ceux que rebutent les procès verbaux policiers. Mais, d’un autre côté, les faits précis et les multiples citations rassemblés dans cet ouvrage appellent d’autres réponses qu’une paresseuse disqualification de leur auteur. Surtout, son invitation à analyser beaucoup plus complètement les problèmes que pose l’intensification des pratiques agricoles paraît tout à fait bienvenue.
Au final, l’énigme de la mortalité des abeilles reste non résolue, mais les divers éclairages apportés sur ce dossier démontrent une nouvelle fois que, n’en déplaise aux démagogues et aux passéistes (l’un n’exclut pas l’autre), on ne répondra pas aux questions complexes qui se posent aujourd’hui en se contentant d’une réponse simpliste, en désignant à la vindicte populaire un coupable extérieur ou en pleurnichant sur la disparition d’un ordre mythifié.
Alain Chanard, Transrural initiatives n°330, 27 mars 2007.