
45 ans, un mètre soixante dix, un œil vif et perçant, un large sourire permanent rejoignant deux oreilles bouclées. Stéphane Janou a un air de flibustier, qu’on imagine volontiers crevant l’écran d’un vieux film en noir et blanc. Il n’a rien pourtant d’un guerrier. Mais peut-être d’un aventurier. Ancien “ prof de sciences nat’ ” dans la Manche, un jour, il a “ basculé dans la photo”, sa passion.
Avec une bande copains (musicien, écrivain, graphiste…), il développe une démarche artistique fondée sur la recherche photographique, “ sans idée (précise) a priori ”, ni intention sociale ou politique particulière. Juste un geste artistique. Oui, mais voilà, à force de photographier les mobylettes, un de ses sujets fétiches, d’en développer les clichés dans son labo, le jeu de mots a pris la forme d’une démarche de “ développement ”, d’un projet politique à part entière.
“ La rue fonctionne comme une planche contact ”
Mais, eux ne parlent pas de démarche politique, pas en public en tout cas : “ On est invité sur un morceau de territoire. On fait des clichés, avec ou sans sujet [a priori], et on les expose au fur et à mesure dans les vitrines, dans les rues. Et ça fait causer. La rue fonctionne comme une planche contact [1]… ” Celle-ci est sa métaphore. Car la rue réunit, synthétise, dans un seul espace immédiatement accessible, une mosaïque d’instantanés du quotidien, le vécu des gens ordinaires - le charcutier, la coiffeuse, l’industrie, les voisins du quartier, une campagne d’ensilage... Les photos stoppent ces vécus filants, les extirpent de leur anonymat pour les rendre proprement extra ordinaires. Ils font irruption dans le paysage, acquérant le statut d’objet public et politique malgré eux, le temps d’une exposition. Et les langues se délient dans Landerneau …

“ Ca marche parce que ce sont les gens qui font l’ambiance d’un Labomylette. Ils se piquent au jeu, et au bout d’un moment c’est eux qui deviennent maîtres d’œuvre du projet”. Jusqu’à s’emparer de l’événement, lui donner une orientation artistique, sociale ou politique que l’artiste maîtrise alors de moins en moins. “ Les gens se voient, se reconnaissent, veulent parfois être absolument photographiés, ou tiennent à ce que certaines choses, des voisins, des situations, soient également photographiés (…) La photo joue alors un rôle de médiateur”, elle provoque l’échange. Stéphane Janou ne s’attendait pas à cela : “ je ne m’étais pas rendu compte de ce que je faisais en montant le projet… ”, avoue-t-il.
Dans le sillage du passage du Labomylette à Vire naît une association de quartier. Suite au projet photographique, les langues des riverains se sont déliées, des revendications se sont exprimées sur le cadre de vie, le voisinage, des envies pour et autour du quartier, etc. Toutes choses que des batteries de dispositifs ou programmes dits de développement local ne parviennent que difficilement à faire. Ces effets inattendus “ rendent inquiètes les institutions. Débordées, elles ne savent pas quoi faire de cela ”.
Le travail artistique de Stéphane Janou réussit ainsi un petit tour de force en matière d’animation territoriale. L’un des atouts de la démarche est sa durée : “ un Labomylette c’est 4 ans de travail, à raison d’un mois de présence sur le terrain par an. ”. Une association, une collectivité, une entreprise peuvent faire appel au Labomylette, seule la liberté artistique de l’artiste est non négociable.
Le succès normand du Labomylette fait des petits. Des propositions sont à l’étude pour des expériences en Roumanie et au Moyen Orient. Mais le bocage restera encore le terrain (de jeu ?) privilégié de l’homme au regard malicieux pour qui “ l’art sert à occuper l’esprit ”. Il y a repéré une quantité “ d’artistes du quotidien ”, qu’il projette de réunir dans un répertoire local, un annuaire des “ créateux du bocage ”. Alors, qui sait, peut-être un jour, “ cette petite mamie qui, pour elle, seule dans son jardin, fait des fontaines avec des boites de plastique… ”, ira-t-elle un jour tirer la manche de Stéphane pour qu’il vienne photographier son “ p’tit coin d’paradis ” et en accrocher la photo quelque part au milieu de la « grand rue ».

(Crédits photos : Stéphane Janou)
[1] Procédé visant à tirer toutes les photos, au format des négatifs, sur une seule feuille.