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L’agriculture a changé, qui va leur dire ?

Françoise Maheux
 

De 1985 à 1999, Françoise Maheux a, en tant que conseillère en économie sociale et familiale, été chargée par la Mutualité sociale agricole (Msa) de Loire-Atlantique de l’accompagnement social des agriculteurs en difficulté. Cette période a été marquée par la mise en place des quotas laitiers, diverses crises des viandes bovine et ovine, des sécheresses… Les agriculteurs ont en conséquence été particulièrement nombreux à se retrouver « en difficulté » et à se être confrontés aux spectres de la faillite, de la liquidation judiciaire, de la « cessation d’activité anticipée »… À chaque fois, un drame humain : « même une préretraite à 55 ans peut être vécue comme un arrêt de mort pour celui ou celle qui sont tellement liés à un lieu, à des terres, à un devoir de transmission ».
Françoise Maheux a dans un premier temps considéré que ceux auprès de qui elle devait intervenir étaient « incompétents, décalés par rapport aux réalités et contraintes économiques ». Elle ne comprenait pas le caractère suicidaire de certains de leurs comportements. Puis, petit à petit, elle a « vu autre chose : leur désarroi, quand pour eux "la misère grandit partout", la perte du sens de leur métier, la perte d’une identité, la perte de repères, la perte de confiance. Comment faire pour "y aller" sans avoir les moyens "d’y aller" ? Comment faire pour rester agriculteur aux yeux des autres, des organisations professionnelles agricoles et aux yeux des créanciers ? » Elle s’est en outre mise à douter du sens même de sa mission de conseillère.
« Nous ne faisons jamais que bricoler, du coup par coup, du rafistolage. Un petit conseil technique par-ci, une négociation avec un créancier par là…Débrouiller les papiers (…)
Le drame, c’est qu’il n’y a pas de solutions. Ce qu’on appelle des solutions n’en sont pas. Elles permettent seulement de gagner du temps.
Sauvegarder la scolarité des enfants, un minimum vital ou de survie, Un peu de dignité, un peu d’identité, une place dans un village. Et ce n’est même pas certain… »

Pour ne pas sombrer dans le découragement, Françoise Maheux s’est mise à noter des confidences et des détails de la vie courante que lui confiaient celles et ceux qu’elle visitait ainsi que les réflexions, les coups de colère ou la tristesse que cela lui inspirait. Ce « journal d’une conseillère » lui a fournit la matière d’une série de textes qui ont la forme de poèmes et, souvent, la force d’un coup de poing. Des drames y sont brossés en quelques lignes. La troisième personne alterne avec des citations exactes.
« Il faut être au cul des vaches pour comprendre.
En se moquant un peu, beaucoup… Elle affirme qu’elle n’hésitera pas à jeter dehors l’effronté(e) :
Celui ou celle qui viendrait lui parler un autre langage,
Un autre langage
que celui de la terre et des bêtes,
des pluies et du vent,
des sécheresses et du gel,
des maladies et des coups du sort,
de la réussite et du temps. »

Ce très bel ouvrage est dédié « à tous ceux qui sont "nés dedans" l’agriculture. À tous ceux qui en sont sortis le cœur meurtri. À tous ceux qui l’ont quittée soulagés. À tous ceux qui y sont restés trop longtemps étonnés d’avoir autant supporté. À ceux et celles qui ont décidé de rester. »

Alain Chanard, Transrural Initiatives n°328, 27 février 2007.


Éditions du Centre d’histoire du travail (2 bis, boulevard Léon-Bureau 44200 Nantes) - diffusion : Littéral (ZI du Bois Imbert – BP 11 – 85280 La Ferrière) – janvier 2007 – 176 pages – 15 €.