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« L’affaiblissement économique et politique de la profession agricole a joué en faveur des structures professionnelles fortes »

Roger Le Guen, sociologue à l’ESA d’Angers, analyse les résultats du vote aux élections chambres d’Agriculture pour le collège des chefs d’exploitation.
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Quelle est votre lecture des résultats ?
En préalable, il faut rappeler l’important renouvellement des votants d’une élection professionnelle à l’autre. En effet, près d’un tiers des électeurs ont changé depuis 2001 : près d’un quart des électeurs ont disparu ou changé de collège et 10 % de nouveaux agriculteurs se sont installés (baisse de 15,4 % des votants au total). Soulignons aussi la forte progression du taux de participation (de 61,2 % à 66,4 %). Evoquons ensuite les scores des syndicats. La FNSEA et JA sortent nettement en tête. Ils s’affaiblissent néanmoins dans 30 départements situés surtout dans les moitiés sud et est de la France (dont 15 où la Coordination Rurale présentait une liste pour la 1ère fois). En face, deux évolutions contrastées. D’un côté, la Confédération paysanne a incontestablement reculé : elle a perdu plus d’un quart de ses électeurs. Elle en perd presque partout, sauf dans 5 départements (au sud de la France et à la Réunion). D’un autre côté, la Coordination rurale a progressé dans 48 départements surtout dans la moitié nord, dont 24 où elle présentait une liste pour la 1ère fois ; elle s’affaiblit dans 22 autres départements, situés essentiellement dans une partie du sud et dans les zones de grandes cultures.
Enfin, le Modef, qui ne présentait des listes que dans 21 départements (contre 33 en 2001), a plutôt tendance à progresser.

Comment interprétez-vous le recul de la Coordination rurale dans des départements de grandes cultures ?
Depuis 2-3 ans, émerge dans les débats politiques et professionnels la question des agro-carburants. Portés par la FNSEA et les associations spécialisées proches, ils représentent un espoir de croissance des cultures agricoles pour les producteurs, une « chance » de relance de l’agriculture fordiste. Le report de votes Coordination rurale vers FNSEA – JA dans les zones de grandes cultures est liée à la montée de ces débats et des investissements en biocarburants. [ndlr : la Coordination rurale dénonce au contraire « l’illusion » des biocarburants].
Les façons dont les agriculteurs interprètent l’offre syndicale, en lien avec le contexte économique et social de l’agriculture, interviennent sur le vote. Il y a 5 ans, les agriculteurs étaient fortement marqués, par les crises alimentaires à répétition : la Confédération les théorisait en quelque sorte mieux que les autres.

Recul de la coordination rural dans des départements de grandes cultures

Il y a aussi dans cette nouvelle donne électorale un déplacement des postures de protestation contre le syndicalisme majoritaire, de la gauche vers la droite. En 2001, la Confédération paysanne avait su traduire positivement une partie des voix d’opposition à la FNSEA/JA qu’elle a perdu en 2007, là où la Coordination rurale a présenté de nouvelles listes. Enfin, peut-être un peu plus qu’à l’accoutumée, la FNSEA/JA a profité des listes apparentées ou divers, qui permettent de fait de contenir la protestation dans des listes proches (11 cas).
Par ailleurs, je pense que la conscience des agriculteurs de l’affaiblissement économique et politique de leur profession a joué paradoxalement en faveur des structures professionnelles fortes existantes. Car, on le voit aussi avec la coopération : dans un contexte de dérégulation économique, beaucoup d’agriculteurs recherchent des institutions capables de les aider à peser sur le rapport de force avec les filières agro-industrielles et les pouvoirs publics.

Quelle est l’influence du renouvellement des votants depuis les dernières élections ?
Outre le vote des jeunes pour les Jeunes agriculteurs (JA), la FNSEA/JA bénéficie des deux tiers des militants issus de Jeunes agriculteurs. Par contre, la Confédération Paysanne pâtit d’un renouvellement difficile de ses militants investis depuis les années 1970-80.

Le positionnement de la Confédération paysanne a-t-il joué en sa défaveur ?
Je pense que l’instrumentalisation de la Confédération paysanne par le phénomène Bové l’a desservie. Dans un premier temps, les positions de son leader sur l’industrialisation de l’alimentation, les risques sanitaires… étaient en accord avec le syndicat et rejoignaient les préoccupations de beaucoup d’agriculteurs. Puis, la Confédération paysanne s’est laissée portée par la médiatisation de José Bové, dont le combat se portait sur un champ de plus en plus politique, laissant en retrait son rôle proprement syndical à proposer une alternative au syndicalisme majoritaire. Une partie importante de ses sympathisants l’ont ainsi placée dans une catégorie de type politique, dans un contexte de positionnement des votes agricoles plus à droite depuis plusieurs scrutins.

L’instrumentalisation de la Confédération paysanne par le phénomène Bové l’a desservie

Pendant ce temps, ce syndicat n’a pas approfondi ses débats internes, sensibles comme ailleurs entre régions, entre productions, entre conceptions du métier... Le non au traité européen a également divisé les troupes. Des sympathisants de la Confédération paysanne ont été déstabilisés par la stigmatisation de la Pac (assimilée à une politique égoïste de pays riches, ou à l’inverse à un espace devenu panier percé), alors qu’ils comptent sur une préférence communautaire. Du coup, ses positions fortes sur l’agriculture paysanne, la répartition des aides, le développement durable, la refondation sociétale de l’agriculture … deviennent inaudibles à l’extérieur. Le problème qu’on peut poser aujourd’hui à son propos est de s’interroger sur sa capacité à sortir d’une culture essentiellement oppositionnelle.


Propos recueillis par Magali Reinert, Transrural Initiatives n°328, 27 février 2007.