Faisant écho aux Dix-huit leçons sur la société industrielle que Raymond Aron a données en 1962, ce très dense ouvrage de l’économiste Daniel Cohen analyse le démembrement en cours de la firme industrielle et évoque la nouvelle « économie-monde » qui est en train de s’installer.
Les deux premières révolutions industrielles ont été celle de la machine à vapeur, à la fin du XVIIIe siècle, et celle de l’électricité, à la fin du XIXe siècle. Initiée il y a une trentaine d’années, la troisième combine une révolution technologique (irruption des microprocesseurs, des ordinateurs personnels, d’Internet…), une réorganisation radicale du travail (polyvalence accrue des salariés, responsabilisation de chacun, intensification des tâches…), une montée en puissance de l’individualisme, une prise du pouvoir de la Bourse sur les entreprises et, enfin, l’arrivée de pays tels que la Chine et l’Inde dans le jeu du capitalisme mondial.
Cette « nouvelle grande transformation » signe en particulier « la fin de la solidarité qui était inscrite au cœur de la firme industrielle ». En effet, dans la phase précédente, l’usine mêlait « des ouvriers et des contremaîtres, des ingénieurs et des patrons. Leurs rapports étaient certes conflictuels, mais chacun mesurait directement sa dépendance aux autres. Aujourd’hui, les ingénieurs sont dans des bureaux d’études. Les emplois d’entretien sont dans des sociétés de services, et les emplois industriels sont sous-traités, robotisés ou délocalisés. Les usines deviennent des lieux vides : les emplois sont ailleurs, les gens ne s’y rencontrent plus. » Cette désagrégation sociale s’est généralisée et, désormais, « riches et pauvres vivent dans des quartiers distincts. (…) Une série d’univers clos se constituent, qui ne communiquent entre eux qu’aux travers des visions des quartiers difficiles, où la seule demande sociale est une demande de sécurité publique. »
Daniel Cohen estime que, face à la mondialisation, la France ne peut pas compter sur l’Europe pour se doter d’un nouveau modèle social. Les compromis sur lesquels se sont construits les rapports sociaux des différents États membres étant extrêmement divers, il est très sceptique quant à leur capacité à se mettre d’accord entre eux sur « les prérogatives de l’État, du marché ou des syndicats ». Il lui semble plus urgent de s’intéresser plutôt aux questions que pose « l’étrangeté française ». Par exemple, notre organisation socio-économique confie implicitement aux solidarités familiales la charge des jeunes qui ne parviennent pas à trouver un emploi. La récente « crise des banlieues » a montré les limites d’un tel « équilibre » : les 40 % de jeunes des cités qui subissent le chômage ne croient plus qu’il leur suffit d’attendre quelques années pour intégrer le système et bénéficier d’un statut protecteur. Daniel Cohen dénonce au passage « l’image d’Épinal d’un communautarisme fort qui serait en soi un facteur d’exclusion : l’existence sociale des jeunes dans les banlieues est fragile du fait d’un lien communautaire faible ».
La collection dans laquelle ce petit livre est publié a vocation à « produire des analyses et des idées originales sur les grands enjeux de notre temps : mutations de la démocratie, transformations du capitalisme et des inégalités, évolutions des relations internationales… » Daniel Cohen respecte ce cahier des charges. Il ne fournit pas vraiment de réponses, mais éclaire très utilement quelques uns des problèmes les plus importants auxquels nous sommes confrontés.
Alain Chanard, Transrural Initiatives n°326, 13 février 20007.