Pour justifier l’intérêt des filières industrielles d’agro-carburants aujourd’hui développées (éthanol de blé, de betterave, diester de colza), c’est une étude réalisée en 2002 dans le cadre d’un partenariat entre Ademe et Direm [1] qui fait encore référence. Or, ses calculs sont… faux. Voilà ce qu’affirme l’association Eden [2] (Énergie durable en Normandie) dans son étude sur l’intérêt des biocarburants. Face au développement des carburants d’origine végétale et dans un contexte industriel haut normand très axé sur la chimie, l’association a en effet souhaité interroger la pertinence de ces filières et des soutiens financiers publics dont elles bénéficient largement [3]].
De nombreux biais dans le calculs de l’efficacité énergétique
Prenant notamment l’exemple de l’éthanol de blé, Eden a ainsi mis en évidence de nombreuses sources de biais dans le calcul de l’efficacité énergétique [4] (EE). Ces biais vont dans le sens d’une meilleure efficience. La fabrication de l’éthanol passe par une première étape d’hydrolyse de l’amidon du blé avec de l’eau, puis vient la fermentation (dégageant du CO2, un gaz à effet de serre), et enfin la distillation, coûteuse en énergie. Deux produits sont obtenus in fine, l’éthanol et les vinasses, aujourd’hui peu ou pas valorisées et donc pouvant être considérées comme un déchet. Le mode de calcul de l’efficacité énergétique choisi par le groupe de travail Ademe/Direm repose sur le principe massique, consistant à imputer aux produits issus du process les coûts en énergie, en CO2 dégagé, etc, proportionnellement à la masse de ces produits. Concrètement, l’éthanol et les vinasses, représentant respectivement 40 % et 57 % de la masse finale, se voient alloués les coûts énergétiques dans les mêmes proportions. Or, l’éthanol concentre l’énergie finale et constitue le seul produit vraiment valorisé aujourd’hui ; il aurait ainsi dû se voir attribuer l’ensemble des coûts énergétiques. D’où un coût énergétique de fabrication de l’éthanol plus faible que ce qu’il est vraiment, et donc une EE gonflée. De même, une partie du CO2 dégagé est affectée aux vinasses, diminuant ainsi le coût en gaz à effet de serre de production de l’éthanol. Appliqué à l’élevage laitier, ce principe de calcul reviendrait à allouer aux effluents d’élevage une partie des dépenses nécessaires à produire un litre de lait, baissant d’autant le coût de fabrication.
Ainsi, quand les chiffres officiels indiquent une efficacité énergétique de 2,05 pour l’éthanol de blé et de betterave, et de 2,99 pour le diester de colza, Eden déduit de ses calculs des efficacités respectivement de 1,43, 1,31 et 2,29, en prenant en compte les économies générées par l’utilisation en alimentation animale des coproduits. " Les résultats de l’étude Ademe/Direm suffisaient déjà à peine à justifier le développement de ces filières, mais avec de tels chiffres cela devient tout simplement absurde [une EE de 1 correspond à un intérêt nul, car on dépense autant d’énergie qu’on en crée - ndlr]", analyse Patrick Sadones d’Eden, auteur de l’étude. Ces chiffres peuvent surprendre venant de l’Ademe, « mais quand on analyse la composition du bureau de pilotage de l’étude, largement investie par le lobby de l’industrie chimique, on comprend mieux ce genre de dérive », ajoute-t-il. Pour l’association, le seul agro-carburant ayant une EE valable est l’éthanol de canne à sucre (EE = 5,82 selon Eden). Ceci s’explique par le fait que la culture est pérenne (5 ans) et que les déchets restant dans la presse ont un fort pouvoir calorifique. Eden estime ainsi qu’il ne faut s’intéresser qu’aux agro-carburants dont l’EE est supérieure à 4, voire 6. L’huile brute de colza, produite à la ferme et offrant des tourteaux utilisables dans l’alimentation animale, peut presque rester dans la course, car son EE est d’après Eden égale à 3,8. L’intérêt relatif de cette dernière s’avère encore plus net quand on se penche sur les coûts de défiscalisation du baril de pétrole économisé qu’a estimés Eden : 1,33 € pour l’huile brute, contre 227 € pour l’éthanol de blé, 289 € pour l’éthanol de betterave et 65 € pour le diester de colza.
Eden propose en retour de substituer à une partie des 18 millions de tonnes équivalent pétrole de fioul domestique consommés chaque année en France de l’huile végétale brute pour la carburation, du biométhane ou du bois pour les usages à des fins thermiques.
[1] Respectivement Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie et Direction des ressources énergétiques et minérales.
[2] Eden 386 rue Bellanger, 76190 Yvetot – Tél : 02 35 95 66 66.
[3] Étude disponible à [www.legrandsoir.info/article.php3 ?id_article=4178->www.legrandsoir.info/article.php3 ?id_article=4178
[4] Rapport entre l’énergie restituée par le carburant quand on le brûle, mesurée par son pouvoir calorifique, et l’énergie non renouvelable primaire utilisée pour le produire.