Pour Henri Regnault, professeur à l’université de Pau et des Pays de l’Adour et coordinateur du Réseau intégration Nord-Sud (Rinos), « la libéralisation agricole n’est ni le Diable ni le Bon Dieu » et « l’heure est au débat ouvert (…). Les économistes libéraux, par nature déprotecteurs, semblent de plus en plus conscients des risques sociaux et territoriaux de la libéralisation agricole. Les ruralistes protectionnistes sont, eux, devenus conscients qu’il n’est pas possible de protéger n’importe quoi à n’importe quel prix, au détriment de la compétitivité globale de l’économie. » L’intérêt de cet ouvrage (qui constitue en fait la vingt-troisième livraison de la revue semestrielle Région et développement) est qu’il nourrit ce débat en présentant des analyses fouillées de quelques situations concrètes.
Najib Akesbi, de l’Institut agronomique et vétérinaire Hassan II de Rabat, montre que l’accord de libre-échange que le Maroc a signé avec les Etats-Unis en 2004 ne peut qu’affecter ses rapports avec « son partenaire privilégié qu’est l’Union européenne ». En particulier, il s’est de fait interdit la possibilité de conclure un accord d’union douanière avec cette dernière. « Paradoxalement, la multiplication d’accords de libre-échange réduit les marges de manœuvre du Maroc et accentue encore plus sa dépendance alimentaire. Quant à l’agriculture marocaine, elle apparaît moins préparée que jamais à une telle ouverture. » La « boulimie libre-échangiste » que manifeste actuellement ce pays « contraste étrangement avec une grande passivité dans la conduite des réformes pourtant si nécessaires à la poursuite même du processus de libéralisation… »
De son côté, « l’Argentine a été, historiquement, un pays hautement compétitif dans le domaine des productions basées sur l’exploitation des ressources naturelles, ce qui a contribué à la constitution d’un profil de spécialisation internationale comportant un poids élevé de l’agroalimentaire. » Cette orientation ayant été fortement accentuée depuis les années 1990, cinq chercheurs argentins évoquent les effets contrastés de l’ouverture de leur pays aux investissements étrangers, aux échanges internationaux, mais aussi au « changement technologique ». À ce dernier titre, « l’autorisation de cultiver des OGM, en particulier le soja, jointe à l’approfondissement de la pratique déjà ancienne du semis direct, a permis une forte augmentation de la production et des exportations ». Ainsi, « sur la base d’une plate-forme techno-productive de haute qualité internationale », le secteur agricole et agroalimentaire « apporte une indéniable contribution macro-économique en termes de balance extérieure et d’emploi ». En revanche, « la tendance à la monoculture suscite des réserves quant à sa soutenabilité à long terme » et « la forte présence de capitaux étrangers à des points clés du réseau de production » ne paraît pas devoir « impulser une véritable accumulation nationale ».
D’autres contributions (dans cette revue française, certaines sont en anglais !) s’intéressent aux cas du Mexique, du Chili et de la Tunisie et plus généralement, de l’Amérique latine et de la zone méditerranéenne. Pour cette dernière, il en ressort que, « même s’il est très probable que le mouvement de libéralisation se poursuivra, de nombreuses incertitudes subsistent sur les conséquences probables de cette libéralisation ». La grande masse des exploitations moyennes et familiales semble la plus menacée, de même évidemment que l’indépendance alimentaire des pays concernés. Henri Regnault en conclut que « tout processus de libéralisation ne saurait être laissé au libre jeu des forces du marché, et que pour être soutenable, la libéralisation suppose un rôle actif de l’État : ce n’est pas le moindre des paradoxes ». À ce stade, la différence entre « paradoxe » et « franche incohérence » mériterait d’être expliquée.
Alain Chanard, Transrural Initiatives n°321, 7 nov. 2006.