À la demande des ministères de l’Agriculture et de l’Écologie et du Centre national pour l’aménagement des structures des exploitations agricoles (Cnasea), une trentaine “ d’experts représentatifs de différents cercles agricoles et environnementaux français ” (Philippe Vasseur de l’Assemblée permanente des Chambres d’Agriculture ; Jean-Yves Griot du Réseau agriculture durable ; Michel Métais de la Ligue de protection des oiseaux…) et de chercheurs (Roger Le Guen, François Léger…) ont imaginé ce que pourraient être les évolutions de l’agriculture au cours des vingt prochaines années. Sous la présidence de Philippe Lacombe, de l’Institut national de la recherche agronomique (Inra), ces experts se sont tout d’abord mis d’accord sur une “ base ”, à savoir “ un récit des relations entre agriculture et environnement en France de 1960 à 2005 ”. Lors d’un séminaire organisé en novembre 2004 dans l’abbaye de la Bussière-sur-Ouche (d’où le nom pris par ce groupe), ils ont ensuite imaginé quatre “ scénarios contrastés ” de ce que pourrait être l’activité agricole en 2025. Disposant ainsi d’une analyse des évolutions récentes et d’une projection dans le futur, ils ont pu débattre ensemble de “ la question du cheminement qui permet de relier 2005 à 2025 ”. Sans négliger les “ objets techniques ” tels que l’éventuel développement des OGMOrganisme Génétiquement Modifié ou le changement climatique, ils se sont surtout intéressés aux “ objets socio-politiques ” que constituent les jeux d’acteurs et les modes de régulation des relations entre l’agriculture et l’environnement.
Le premier des quatre scénarios envisagés met en avant “ la France des filières ”. Dans cette perspective, “ la finalité première de l’espace agricole est la production ”. L’environnement n’est alors pris en compte que “ dans les limites de l’efficacité micro-économique ” (le scénario parle d’ “ environnement agro-efficace ”). À l’opposé, le quatrième scénario envisage une agriculture “ haute performance environnementale ”. L’environnement représente en ce cas “ un critère économique fondamental ”, avec notamment une généralisation des approches agrobiologiques et une “ recherche de fonctions environnementales à tous les niveaux et partout ”. Entre ces deux extrêmes, le deuxième scénario évoque une “ agriculture duale ” (juxtaposant des régions de production intensive et des “ espaces patrimoniaux ”), tandis que le troisième parle de“ l’Europe des régions ”, dans laquelle “ les enjeux environnementaux sont établis au niveau local ”.
Alors que les autres envisagent une répartition des systèmes agraires en fonction d’options définies par l’Union européenne et mises en musique au niveau national, ce troisième scénario est celui qui repose le plus sur l’exercice d’un dialogue territorial. Le “ récit des évolutions futures possibles ” débouchant sur cette “ Europe des régions ” imagine notamment que le constat des incohérences de la Pac conduira, en 2013, à transférer massivement les aides de son premier pilier vers le deuxième, autrement dit à “ territorialiser ” l’agriculture. Il faudrait alors assumer les conséquences néfastes qui en résulteraient pour l’environnement dans les territoires pour lesquels ce dernier ne serait pas une priorité. En revanche, une majorité de collectivités territoriales devraient trouver un intérêt à réinscrire l’activité agricole dans la perspective d’un développement plus global, via en particulier des échanges plus systématiques et plus constructifs avec les consommateurs, les environnementalistes, les autres acteurs économiques…
Cet “ exercice de prospective ” ne cherche pas à trier entre bons et mauvais scénarios et ne doit pas non plus être assimilé à une tentative de prédiction. Son ambition, beaucoup plus intéressante, est de révéler ce que pourraient être les conséquences de certaines situations et de certains choix (ou non choix), actuels ou très prochains. La richesse et la qualité des matériaux de réflexion qu’il propose invitent au débat.
Alain Chanard, Transrural initiatives n°320, 24 octobre 2006.