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Les causes politiques de la faim dans le monde…

La "sous-alimentation chronique" liée à la pauvreté touche 852 millions de personnes dans le monde en raison d’une insuffisance régulière de calories. L’augmentation de la malnutrition, qui touche quant à elle plus de la moitié de la population mondiale, est en partie le résultat de l’’évolution des modes de production et de consommation.

On connaît bien les famines, ces crises alimentaires dramatiques provoquées par des conflits ou des catastrophes naturelles, souvent fortement médiatisées, et au cours desquelles des milliers de personnes meurent de faim en quelques semaines ou mois, parfois sous les caméras de télévision devant une opinion publique mondiale choquée et gênée … Ces crises mobilisent l’humanitaire d’urgence, institutionnelle avec le Programme Alimentaire Mondial et les aides alimentaires bilatérales, ou privée via les ONG, et depuis 15 ans plus de 10 milliard de dollars d’aide alimentaire ont été chaque année distribués à une moyenne de 24 millions de personnes.

On parle beaucoup moins de la faim, la "sous-alimentation chronique" liée à la pauvreté, qui tue ou affaiblit lentement, loin des regards, 852 millions de personnes dans le monde en raison d’une insuffisance régulière de calories. Le grand paradoxe, c’est que les deux tiers de ces personnes souffrant de la faim sont des populations rurales, qui dépendent de l’activité agricole ou de la pêche pour vivre !

C’est en partie le résultat de conflits et catastrophes : manque de capitaux pour relancer l’activité de production, destruction des infrastructures, insécurité, concurrence de l’aide alimentaire … Mais c’est plus encore le résultat de politiques inadéquates, qui engendrent la pauvreté : près de 3 milliard de personnes, soit la moitié de la population mondiale, dépendent directement de l’agriculture ou la pêche pour vivre. Or les stratégies de développement économique, au lieu de permettre à ces petits producteurs et travailleurs de sortir de la pauvreté, de développer tout le potentiel de leur activité, d’améliorer et diversifier leur production et leur commercialisation…font tout le contraire Elles misent presque exclusivement sur une modernisation accélérée et coûteuse de l’agriculture et de la pêche, par le biais de l’industrialisation et de la libéralisation commerciale, cherchant dans tous les domaines la concurrence généralisée sur les prix les plus bas. Les terres, les ressources en eau, l’accès aux ressources de la mer, les crédits et investissements publics, les efforts en matière de recherche, sont dirigés en priorité vers ces besoins, et non vers la lutte contre la pauvreté et pour la sécurité alimentaire.

L’augmentation de la malnutrition, qui touche quant à elle plus de la moitié de la population mondiale, est en partie le résultat de cette évolution des modes de production et de consommation : deux milliard de personnes souffrent de carences en micro nutriments tels que le fer, la vitamine A, l’iode ou le zinc, avec comme conséquences des maladies provoquant le décès, la cécité, ou de graves retards de croissance des enfants.. et près de 300 millions souffrent d’excès de nourriture, d’obésité. Cette alimentation déséquilibrée est bien évidemment le résultat de la pauvreté, mais aussi d’une dégradation "culturelle" des sociétés face à la consommation alimentaire, fruit de l’influence des publicités et incitations des puissantes firmes multinationales et de la grande distribution, dont l’influence s’étend de plus en plus dans le monde.

Le concept de souveraineté alimentaire, mis en avant par les mouvements paysans, en particulier dans le cadre de la Via Campesina, mouvement international de petits paysans, et soutenu de plus en plus largement par les sociétés civiles et par certains gouvernements, contre-attaque face à cette évolution. Il revendique le droit pour les peuples et leurs Etats, au niveau national ou régional, de décider de leur politique agricole et alimentaire en fonction de leurs priorités de développement et de lutte contre la faim et la pauvreté, et à condition que cette liberté ne nuise pas à la souveraineté alimentaire des autres. Il sous-tend plusieurs changements : des règles du commerce agricole mondial plus souples avec un droit à protéger le développement agricole contre la compétition mondiale, des politiques agricoles et de consommation plus centrées sur la production familiale et la qualité, une plus forte réglementation des entreprises agroalimentaires et de la grande distribution…

La souveraineté alimentaire concerne tout le monde, et pas seulement les paysans : le développement rural et la défense de modes de production agricole et de consommation durables sont l’avenir de toutes nos sociétés. Mieux gérer les campagnes pour mieux gérer les villes, c’est un axe majeur d’un développement durable et plus humain.


Catherine Gaudard, Programme Souveraineté Alimentaire, C.C.F.D., les infos du MRJC n°48, juin/juillet/août 2005.