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Paul dans sa vie

Rémi Mauger et Guy Milledrogues
« Moi je n’suis pas dans le folklore, je suis dans ma vie… » À plus de 70 ans, sur la commune manchoise d’Auderville, près de la Hague, Paul Bedel va arrêter l’exploitation de ses « ciaux » (un champ en patois du Cotentin), l’élevage de ses quelques vaches traites à la main. Paul Bedel est l’un des derniers représentants d’une agriculture qui n’en finit pas de disparaître, ou de résister, c’est selon.

« Moi je n’suis pas dans le folklore, je suis dans ma vie… » À plus de 70 ans, sur la commune manchoise d’Auderville, près de la Hague, Paul Bedel va arrêter l’exploitation de ses « ciaux » (un champ en patois du Cotentin), l’élevage de ses quelques vaches traites à la main, en plein champ et nourries en totale autonomie sur sa ferme. Paul Bedel est l’un des derniers représentants d’une agriculture qui n’en finit pas de disparaître, ou de résister, c’est selon. Un farfelu assureront ceux qui le regarderont depuis leur ultra-moderne certitude… Marginal donc, le bonhomme ? Pas si sûr ! Paul ne travaille pas au sein d’un « système », comme on dit. Il travaille dans sa vie, vit sa vie dans le travail. Anachronique ? Cela dépend d’où on le regarde ! Chacun jugera... C’est bien la qualité première de ce documentaire de ce film vidéo primé (FIPA d’argent) au dernier Festival international de programmes audio-visuels de Biarritz en janvier 2004 : laisser le téléspectateur juge de ce qu’il voit, de ce qu’il entend. Pour y parvenir, le commentaire « off » est raccourci, habilement remplacé par un montage où les images témoignent d’une histoire familiale intime sans tomber dans la mode indécente du voyeurisme télévisuel.
L’auteur aime bien Paul, visiblement. Ce dernier le lui rend bien, jusqu’à se faire joueur, sans pourtant être acteur, toujours sincère. Ce documentaire est dense. Il articule avec malice de multiples propos. On y devine ainsi sans peine la jubilation que l’auteur a probablement eue au moment du montage, mettant en scène le contraste entre l’agri-culture de Paul et un Salon de l’agriculture aux allures de gag. Le documentaire ethnographique fait alors sa pause journalistique, renversant la perspective. Ce n’est plus nous qui regardons Paul, mais sa vie qui interroge la nôtre. Le décalage ainsi mis en scène raille l’agro-industrie du spectacle qui n’en peut plus de communiquer. L’agriculture « la plus naturelle possible » que Paul pratique depuis toujours s’accorde avant tout à la nature qui impose ses rythmes, et non à cette hypothétique demande après laquelle d’autres courent, jusqu’à l’obsession. La promo et les investissements, Paul, lui, connaît pas : « on a travaillé sur nous-mêmes le plus possible, jamais d’emprunts, ça ne m’a jamais réussi, on a été éduqué comme ça, par les vieux… » Si Paul est à la pointe de quelque chose, c’est de son Finisterre. Il en a une connaissance intuitive et nous en expose la géographie sensible qu’il s’est construite ainsi que le climat, avec lequel il compose quotidiennement. Sa seule paperasse à lui, c’est son carnet dans lequel il consigne ses observations, année après année, « depuis la mort du père ». Les maximes, c’est en pleine tempête qu’il les lâche, celles du mythique bon sens paysan : « le mauvais temps, c’est le temps qui dure trop longtemps ». Météo ou trop longue vie de labeur, on ne sait alors plus trop…
Paul aime sa campagne, malgré l’usine nucléaire, elle aussi venue d’un autre monde. Il ne lui a jamais vendu son âme : « cette fameuse usine, j’n’ai jamais été à l’intérieur… La Hague a été massacrée par ça,… ça ne nous plaisait pas tellement, mais ça a apporté beaucoup d’ouvrage, même à nous… » Paul n’idéalise pas sa vie. Il le fait savoir à sa manière. Il a faillit partir, fonder une famille. Mais, par devoir familial, et sous le poids d’un encouragement, pourtant amical, en forme aussi d’appel tacite au respect de l’ordre social établi - « faut pas lâcher, Paul ! » -, il a finalement renoncé à l’aventure ce jour de labour avec son père où il accepta que « [ses] mains prennent la suite des siennes… » Question personnelle irrésolue, doute ancien qui visiblement le taraude encore aujourd’hui, Paul se sent responsable du célibat de ses deux sœurs… Un droit d’aînesse bien lourd à porter ? Alors, rompus par les traites, harassés par un ultime battage, émus par la vente de leurs dernières bêtes, c’est songeurs et bien fatigués - mais sans regrets apparents - que, début 2004, Paul et ses sœurs ont raccroché, après une longue vie modelée par le labeur…

G. Louesdon, Transrural Initiatives n°281, 22 mars 2005.


Co-production Les films d’Ici / France 3 Basse-Normandie - DVD ou VHS - 104 min.- 2004 - 25 € - disponible à Les films d’Ici - Matias de Sa Moreira - 12, rue Clavel 75019 Paris - tél. 01.44.52.23.23 - site Internet : www.lesfilmsdici.fr.
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