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Néo-ruraux d’hier et d’aujourd’hui

Après un pic autour de 1975, le mouvement d’installation des néo-ruraux stagne et se maintient tout au long des années 1980. Il semble que le phénomène ait repris de l’ampleur depuis 1990. Qui étaient et qui sont ces nouveaux arrivants ? Que sont-ils venus chercher ? Comment se passe leur intégration ?

Situés en Finistère, les monts d’Arrée forment un massif culminant à 385 mètres et dominent au Nord le plateau du Léon et au Sud le bassin de Châteaulin. Peu peuplés (30 habitants/km2) et uniquement agricoles, ils ont été choisis pour devenir le cœur du Parc naturel régional d’Armorique créé en 1969. Cette création coïncide avec l’installation sur ce territoire de nouveaux arrivants, bientôt baptisés néo-ruraux. Après un pic autour de 1975, ce mouvement stagne. Toutefois, un courant se maintient tout au long des années 1980. Il semble que le phénomène ait repris de l’ampleur depuis 1990. Qui étaient et qui sont ces nouveaux arrivants ? Que sont-ils venus chercher ? Comment se passe leur intégration ?
« À l’époque où les jeunes quittaient les monts d’Arrée, allaient chercher du boulot ailleurs, une population marginale est venue dans un des endroits les plus paumés de Bretagne ». Dans les années 1970, les arrivants se divisent en deux groupes principaux. Le premier s’inscrit dans la mouvance du retour à la terre défini par B. Hervieu.
À Saint-Rivoal, par exemple, quatre couples « squattent » un village appartenant au Parc d’Armorique et commencent à cultiver les terres alentour. Depuis, certains d’entre eux se sont installés comme agriculteurs et ont racheté les maisons et les terres. Le deuxième groupe, composé en majorité d’étudiants plus ou moins en rupture, n’est pas porté par cette aspiration ; l’arrivée s’est faite un peu par hasard, par le bouche à oreille : un ami qui parle d’un coin sympa, d’une maison accueillante... « Le principe était de bosser un certain temps pour pouvoir se payer du bon temps. (...) Tous les ans, pendant au moins cinq ans, on est allé faire des saisons en Suisse, avec le change c’était intéressant. On bossait à peu près deux mois et on revenait avec un petit pécule qui nous permettait de passer l’hiver. » Les deux groupes expérimentent des systèmes alternatifs, tentent l’expérience coopérative ou organisent des réseaux d’achat et de distribution informels (vin, riz complet...). Le parc d’Armorique crée à la même époque la Maison des Artisans qui met à leur disposition un lieu de création et de vente. Le but est d’attirer les touristes, mais aussi de fixer dans les monts d’Arrée une population non agricole. Les premiers résultats n’ont pas toujours été à la hauteur des espérances : « Il y a eu pas mal de gens qui se sont installés pour faire de l’artisanat, ils sont presque tous partis. À l’époque, ce qui se faisait en artisanat c’était à mourir de rire parce que tu avais des m... innommables ! Un type qui avait fait huit jours de stage de poterie, il faisait des bols, des trucs affreux ! Le tissage, pareil. C’était des trucs rustiques... Je suis un peu critique mais, à l’époque, à partir du moment où c’était rustique, "retour à la nature", c’était valorisé tout de suite. Après, le niveau a quand même monté, les artisans qui sont restés, ce sont des gens qui ont bien progressé. » Plus tardivement, un troisième groupe apparaît en marge des deux premiers : « Il y a eu, en 1981 je crois, le festival indigène. Ce sont des mecs que je ne connaissais pas. Eux venaient de partout, pas forcément de Bretagne. Ils ont installé des tipis, c’étaient de vrais Indiens... Eux, c’était un autre trip. Ils ont vécu sur Berrien dans une vallée. Quelques-uns sont restés. Ils étaient plus jeunes et on n’était pas dans la même dynamique. Ils étaient complètement en rupture. Déjà, choisir ce type d’habitat quand tu connais le pays ! »

Aujourd’hui, « les maisons sont pleines, il n’y a rien à louer et il y a pas mal de jeunes qui se sont installés. Il y a toujours une attirance pour cette région. Il y a des artistes - de tout temps il y en a eu -, des gens qui font des stages... Il y a aussi des gens qui ont un boulot fixe. Mais c’est toujours une terre qui attire des jeunes. » Selon le recensement de 1999, sur le Centre-Ouest Bretagne, un tiers des nouveaux arrivants ont entre 25 et 39 ans, la moitié sont des femmes et 39 % ont un emploi. Ces nouveaux venus sont pour moitié Bretons. « Les néo-ruraux maintenant, ce sont aussi bien des gens qui bossent à Brest, à Morlaix ou à Quimper et qui habitent dans les monts d’Arrée. » L’usage résidentiel se développe très largement, y compris les résidences secondaires. Il semble d’ailleurs plus juste de parler de néo-résidents plutôt que de néo-ruraux. On rencontre aussi une population plus jeune et en situation précaire (RMI, stages divers), ce qui est étonnant vu l’absence d’emplois sur la zone. Enfin, on ne peut parler des nouveaux venus sans évoquer la population britannique, de plus en plus nombreuse ici comme dans tout le Centre Bretagne. Dès la fin du XIXe siècle, Huelgoat est un lieu de villégiature apprécié des Britanniques et ils sont nombreux à se rendre en excursion dans les monts d’Arrée après l’arrivée du train (1891). Aujourd’hui, Huelgoat (2100 habitants) compte environ 100 foyers britanniques en résidence permanente. « Les Anglais post-soixantehuitards, disposant de peu de moyens financiers et venus vivre dans nos campagnes il y a une dizaine d’années, sans chercher à fréquenter la population locale, ont fait place à une population totalement différente, composée principalement de jeunes préretraités et de couples plus jeunes (30-40 ans) avec des enfants » .
Ils sont à la recherche d’une certaine qualité de vie, influencés par une vision positive de la vie en France : famille, nature, sécurité et calme... Beaucoup sont des acteurs économiques actifs travaillant dans l’immobilier, le commerce et l’hébergement B&B...

Les arcanes de l’intégration

Il se trouve que dans les monts d’Arrée c’est assez ouvert. Les gens ne t’envoient pas bouler, ils ne sont pas sectaires. Au début, ils sont un peu méfiants : on était les blev hir , c’est assez connoté. On était les glandeurs, ce qui est assez vrai, surtout par rapport à un paysan... Souvent, ils ne percevaient pas trop ce qu’on faisait. Bon, ils se rendaient compte qu’on n’était pas méchants, qu’on était fréquentables. (...) Il y en a qui ont fait leur trou comme moi. En fait, j’ai connu une fille du coin, je suis un des rares. Pour elle, ce n’était pas forcément évident parce qu’elle était fille de paysans et ses parents ont tiqué au début ».
L’installation de personnes en marge a donné lieu à différentes rumeurs : « Il y avait un certain fantasme : à une époque, on parlait beaucoup de la secte Moon, alors on était les Moon. On nous a appelés les nudistes aussi : il y en a un qui avait dû se balader à poil... Mais ce n’était pas méchant, on n’a jamais été agressés ». Le groupe des « Indiens », vivant sous tente ou en roulotte, squattant des champs retournés à la friche est cependant plus ou moins bien toléré par la population dont ils ne recherchent pas le contact. Aujourd’hui, l’hostilité parfois ressentie envers les Britanniques concerne le phénomène dans son ensemble et pas des individus. La plupart d’entre eux sont assez bien intégrés, à l’exemple du patron d’un pub du Huelgoat qui est aussi conseiller municipal. En fait, l’acquisition de la langue française semble être la principale difficulté d’intégration, une mauvaise maîtrise entraînant incompréhension et malentendus. L’intégration à la société rurale ne s’est donc pas toujours faite sans mal. Les « natifs » ont regardé d’un œil curieux, voire franchement dubitatif, ces gens des villes qui prétendaient non seulement venir habiter à la campagne mais aussi, pour certains, vivre de la terre. Après une phase d’observation est venu le temps de la reconnaissance pour ceux qui avaient « tenu le coup » : « On avait gagné notre place et le droit de parler. » Beaucoup parmi ceux qui ont réussi sont devenus des agriculteurs hors-normes tentant les premiers l’aventure de l’agriculture biologique ou raisonnée et diversifiant leur activité en se tournant vers l’hébergement à la ferme. Ils ont été les pionniers du tourisme vert. D’autres, assez nombreux, se sont orientés vers les métiers de la formation qu’ils exercent souvent en périphérie des monts d’Arrée, à Morlaix, Quimper... Très présents aujourd’hui dans la vie publique, ils s’investissent activement dans les associations locales et sont largement représentés dans les conseils municipaux. « Au bout d’un moment, tu fais partie des gens du coin et puis surtout depuis vingt ans tout s’est accéléré, il y a eu beaucoup plus de passage et le nombre de paysans n’a cessé de diminuer, donc les ruraux se rendent compte que les ruraux "historiques" sont en minorité par rapport aux néo-ruraux ».

Continuité ou rupture ?

Désertification, vieillissement de la population, urbanisation du mode de vie ont sans doute facilité cette évolution : « À l’époque, il y avait encore pas mal de petites fermes. Il y avait des gens à la campagne et puis une proximité. Après 1975, ça a commencé à décliner. Tu vois bien maintenant les gros paysans, ils n’ont le temps de rien foutre ! Quand tu t’installes, ils ne se rendent même pas compte que tu es là ». « Il y a plus de brassage. Avant, les gens qui arrivaient étaient regardés un peu comme des intrus, enfin des gens différents parce qu’ils n’étaient pas nombreux et puis parce qu’il y avait une sacrée rupture entre ce qu’ils vivaient et ce que nous vivions ! Alors que maintenant les choses ne sont plus si tranchées ». « Les loyers n’étaient pas chers. On trouvait des petites baraques : il y avait la cheminée, une dalle de ciment et un point d’eau au mieux. Personne n’avait de salle de bains, il n’y avait pas d’eau chaude. [...] On n’était pas à la recherche d’un confort... Pour la plupart, on était des fils de petits bourgeois... Le confort, on l’avait et ça ne nous intéressait pas ». Aujourd’hui, en plus d’un loyer abordable, le néo-résident accorde une grande importance au confort matériel ainsi qu’au cachet de la maison, à sa situation, à la présence ou non d’un jardin. Dans les années 1970, les difficultés de communication n’ont pas été un frein à l’arrivée de nouvelles populations. Depuis, l’amélioration du réseau routier a sans doute favorisé les arrivées et est devenue une condition indispensable à l’installation de nouveaux venus. Les néo-ruraux étaient majoritairement des jeunes célibataires ou des couples sans enfants. « Un couple très marginal : il squattait la gare du Kermeur. (...) Il n’y avait pas de porte, il y avait des tentures partout. Ils avaient des gamins à l’époque. Il n’y avait pas beaucoup d’enfants en fait. En général, on a eu des enfants assez tard ». Les néo-résidents actuels migrent souvent en grande partie pour leurs enfants, pour leur offrir une qualité de vie autre que celle de la ville. Alors que les néo-ruraux contestaient le fonctionnement de la société, avaient la volonté d’expérimenter de nouveaux rapports sociaux : « C’était le rejet d’un conformisme qu’on trouvait vraiment nul ! Les gens étriqués, costard-cravate, métro-boulot-dodo... c’était vraiment ce qu’on rejetait. J’avais besoin de respirer, je n’avais pas envie de vivre comme mes parents, de bosser pour m’acheter une belle bagnole ou autre chose... Je me rendais compte du poids que ça représentait : vouloir se conformer à un modèle, ça coûte cher en fait ! Ca coûte cher dans la tête et financièrement aussi ! Ce sont des contraintes. Et c’est ce qui m’a fait partir, moi et puis d’autres. » Les néo-résidents sont surtout en quête d’un « ailleurs », d’un « coin perdu » selon les termes de J.D. Urbain , d’un espace de liberté, ce en quoi ils rejoignent leurs aînés qui voyaient dans les monts d’Arrée un espace où réinventer la société. Les motivations de l’installation s’appuient sur des valeurs (respect d’autrui et de l’environnement...) et des aspirations (convivialité, qualité de vie) communes aux deux groupes. D’autant plus que ces dernières sont largement issues de la contre-culture des années 1970. Alors qu’aujourd’hui les jeunes en marge ont souvent de grandes difficultés à s’insérer socialement, parmi ceux qui ont tenté l’aventure néo-rurale, beaucoup ont pu reprendre des études, trouver du travail et s’intégrer. Leur expérience s’apparente à un rite de passage de l’adolescence à l’âge adulte. Comme dans nombre de sociétés traditionnelles, ces jeunes se sont retrouvés hors du temps et de l’espace sociaux. Ils ont vécu entre égaux : même âge, mêmes origines sociales - la petite bourgeoisie -, même culture urbaine et contestataire, mettant en place un réseau de sociabilité qui leur était propre : « On se retrouvait beaucoup dans les festoù-noz - c’était l’époque du renouveau -, ils étaient assez importants. Il y avait beaucoup d’animation et de joie de vivre. Il y a un bistrot qui s’est ouvert en 1976 ou 1977 entre Berrien et Huelgoat qui s’appelait le Temps des Cerises. C’était un des premiers bistrots un peu marginaux ». Cette situation hors du temps et de l’espace sociaux s’est trouvée renforcée par « l’étrangeté » du territoire pour de jeunes urbains non bretonnants : « Quand je venais dans les monts d’Arrée, j’avais vraiment l’impression de venir dans un pays étranger parce qu’il y avait une langue différente (tu allais dans un bistrot, tous les paysans parlaient breton !), un paysage très fort, un climat particulier. Quand je partais de M. dans le Morbihan et que j’arrivais ici, c’était un autre monde. Et c’était toujours ce sentiment de liberté ! »

« Le paysage, c’est une donnée à prendre en compte. C’est très, très fort. Si, ici, c’était un paysage neutre comme on voit dans la région de Pontivy , il n’y aurait personne ! Je dis toujours que je préfèrerais habiter en ville plutôt que dans un paysage neutre, défait, où il n’y a rien sur quoi le regard puisse s’accrocher ». Depuis une dizaine d’années, agriculteurs « classiques » et néo-ruraux s’affrontent sur le devenir des monts d’Arrée. Pour les premiers, l’espace rural est avant tout un espace de production selon la logique productiviste. Pour les derniers, sensibles aux thèses écologistes, souvent investis dans des associations de protection de la nature, produire ne légitime pas tout. D’autant plus que le maintien d’un cadre de vie, la préservation des paysages ne semblent pas souvent conciliables avec une activité agricole intensive. Ces deux groupes s’affrontent donc sur les arasements de talus qui entraînent la destruction du bocage, l’installation des élevages hors-sol ou encore la location de terres pour l’épandage du lisier... Chacun défend sa position. Les agriculteurs se présentent comme les « vrais ruraux », les « historiques » : ils tirent leur légitimité du fait qu’ils ont hérité de leurs terres. Les néo-ruraux tirent la leur de leur implication sur le territoire et de leur reconnaissance du patrimoine naturel et culturel des monts d’Arrée qu’ils estiment renié par les agriculteurs. Du résultat de ce rapport de force dépend en grande partie l’avenir du territoire.

Lena GOURMELEN Intervenante culturelle, Les Mémoires du Kreiz Breizh, Carhaix-Plouguer


L. Gourmelin, revue POUR n°182, Grep, juin 2004.