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Relations ville-campagne : quel sens, quelle évolution ?

La question des relations ville-campagne implique une investigation reposant sur une connaissance parallèle des mutations urbaines et des mutations rurales (au plan des représentations comme à celui des faits). L’idée de ce qu’est la relation ville-campagne est une véritable boîte noire marquée par l’évolution des idéologies, en particulier des idéologies, anti-urbaines dont l’influence est dominante.
Deux entités que la tradition veut distinctes, mais que les évolutions sociales, économiques, professionnelles récentes tendent à rapprocher : d’absorption en périurbanisation, la distinction s’efface.

Construire le récit historique des relations entre villes et campagnes est un enjeu important pour situer la période actuelle caractérisée par les « désirs de campagne » et la question de l’accueil de populations en quête de campagnes dans les territoires ruraux. Mais ce n’est pas une tâche aisée et ceci pour plusieurs raisons : traditionnellement, l’histoire de la France rurale donne lieu à un exercice distinct de l’histoire de la France urbaine, et peu d’auteurs tentent de lier ces deux catégories d’analyse, préférant construire des pseudos récits sur la ville nature et la ville agricole ou sur l’agriculture urbaine et l’urbanité rurale. C’est précisément parce que cette problématique est majeure dans l’interprétation du changement social dans les territoires et qu’elle est en même temps peu étudiée, qu’elle donne lieu à des affirmations le plus souvent péremptoires, proches de stéréotypes comme « la ville et la campagne s’interpénètrent » ou « les campagnes deviennent urbaines parce qu’elles deviennent multifonctionnelles », sans que soit précisé ni comment se définissent ces nouvelles relations, ni ce qui les caractérise et les qualifie. Or qui dit relation dit forcément flux, échanges ou rapports entre deux objets suffisamment distincts pour que la relation se fasse. Il faut tenter d’échapper à cet inextricable mélange entre les idées que l’on se fait de la relation urbain/rural dans les différentes sphères de la société, voire même dans chaque conscience individuelle, et la réalité factuelle des transformations d’entités que l’on dénomme métropoles, villes, villes nouvelles, agglomérations urbaines d’un côté, bourgs, villages, communes rurales, pôles ruraux de l’autre. Pour cela, je propose une méthode pour analyser le rapport qui s’établit entre le changement conceptuel des représentations du rural et de l’urbain (et des valeurs qui leur sont associées dans le temps), et l’action territoriale elle-même. Cette action est présente à différents niveaux, celui de l’État et de la sphère politique aménageant le territoire (de la commune à la région, en passant par l’intercommunalité, le « mille feuille de l’action territoriale »), celui de la société civile à travers ses formes collectives comme celles des associations, mais aussi à travers l’action « géographique » de chaque individu (et de chaque membre d’un ménage, d’une famille) qui se manifeste dans sa mobilité spatiale et son ancrage résidentiel (que nous avons appelé « mode d’habiter »).

Décrypter le sens des mots

Cela se traduit par la construction d’un schéma historique (voir tableau ci-contre) caractérisant chaque période, elle-même délimitée par un événement - ou un ensemble d’événements - qui fait rupture dans le système de valeurs, dans les idéologies dominantes, les attitudes et les pratiques des individus, mais aussi dans les stratégies des acteurs politiques et collectifs qui vont conduire à une nouvelle combinaison du rapport entre le système des valeurs territoriales et les actions territoriales proprement dites. Ce schéma couvre l’évolution des relations ville-campagne, dans les idées comme dans les faits, depuis les années 1950 jusqu’à l’aube du nouveau millénaire. Cependant, rien ne peut être affirmé si l’on ne fait pas le travail d’approfondissement sur les idéologies qui se cachent derrière le sens des mots « ville » et « campagne » et les valeurs qui leur sont associées. Par exemple, l’étalement urbain peut être connoté négativement et la ville compacte est pour certains positive, ce que sous-entendent, du point de vue des valeurs, les termes de « villes qui s’installent à la campagne » (Les Échos 28/4/04), de « villes qui rétrécissent » (Le Monde 4/4/04), de « ville panique » (Virilio), de « ville campagne » (Berque et al.) ou de « ville nature » (Chalas).
En relisant ce schéma à la lumière de la problématique de l’accueil de nouvelles populations dans les territoires ruraux, il me semble qu’un point pourrait être approfondi : que recouvre, à chaque période distinguée, la notion même de relation, telle qu’elle est utilisée dans l’expression relation ville-campagne, autrement dit quel sens, quel contenu, quel qualificatif permettent d’identifier cette relation, et quels changements de sens sous le terme « évolution » ? Dans la colonne 2 du schéma intitulée « relation rural/urbain » je me suis contentée de noter, selon les périodes, le degré de spécificité et de distinction entre la ville et la campagne (par exemple la campagne se distingue nettement de la ville quand on l’associe à l’activité agricole qui n’existe pas en ville, la ville se distingue nettement de la campagne quand elle est pensée « anti-nature »...), et, le concept majeur et synthétique qui désigne la relation établie entre ces entités (contradiction, interpénétration, absorption etc.). Mais pour aller au-delà, il me paraît important :
- d’élargir la réflexion en rappelant et renvoyant aux deux grands modèles de relations utilisées en parallèle depuis le XIXe siècle et que l’on retrouve dans des proportions variables selon les époques : le modèle « matérialiste » et le modèle « rousseauiste » ;
- de préciser cette relation par rapport au sens que l’on donne aux catégories elles-mêmes : « territoire » (espace approprié par une société, modèle d’organisation de la société sur un morceau de terre) ou « catégorie sociale » (population, avec ses comportements liés à des cultures et des modes de vie). Cette relation fonde la distinction entre citadins et ruraux, urbains et campagnards, voire autrefois bourgeois et paysans.
Les années 1950 constituent une période exemplaire pour clarifier ces différents niveaux. Les deux modèles définissant la relation ville-campagne ont en commun d’insister sur ce qu’est une relation de contradiction, voire d’antagonisme.
Le plus prégnant est le modèle matérialiste qui désigne l’opposition économique entre deux espaces sociaux fondés sur des activités distinctes, l’agriculture et l’artisanat d’une part, l’industrie et le commerce d’autre part. Il implique un mode de relation marqué par la domination politique et l’opposition des intérêts, des groupes sociaux (ruraux, urbains eux-mêmes divisés en « bourgeoisie » et « classe ouvrière »).
Le deuxième modèle dont on peut trouver une des origines dans la démocratie suisse « née d’un antagonisme entre ville et campagne », ainsi que dans les textes de Rousseau est aussi présent en France, à un moindre degré.
Ce modèle de relation est moral. Il établit une hiérarchisation entre les valeurs des lieux selon qu’ils sont urbains (la « grande ville » en particulier antinaturelle et antisociale) ou ruraux (le village et le sol nourricier, la nature ressource). Dans les deux cas, ce qui est mis en relation ce sont des territoires physiques (et les valeurs morales qui leur sont associées pour le deuxième modèle) plus que des individus ou des catégories de population, les ruraux et les citadins.
C’est sans doute ce qui constitue la mutation des années 1960 qui introduit une nouvelle définition (un nouveau modèle) des relations ville-campagne. Emanant d’une nouvelle classe sociale, dite « classe du projet », influencée par la pensée des architectes et des urbanistes, puis par certains géographes (parfois sociologues comme Placide Rambaud) qui ancrent le concept d’aménagement du territoire et le métier d’aménageur, ce nouveau modèle va peser très lourd dans l’histoire des décennies suivantes. Ce modèle substitue aux précédents une nouvelle conception de la relation qu’on pourrait appeler démographique. Axant toute son appréhension sur la migration des individus d’un lieu à l’autre, sur les comportements de déplacement entre leur lieu de travail et leur lieu de résidence, il construit, sur des bases démographiques et résidentielles, des territoires qui ne sont que des « espaces » produits par ces migrations. La relation ne s’établit plus entre des territoires matériels, dans un rapport économique et/ou politique, mais entre des acteurs collectifs et individuels qui agissent sur un espace par l’affectation de fonctions : fonction de production, de récréation, de résidence, etc.

Un nouveau modèle

La relation ville-campagne est pensée comme une relation fonctionnelle avec une hiérarchisation de l’affectation des usages du sol (du centre ville au « rural profond », en passant par le périurbain), et comme un ensemble de flux d’individus et de capitaux qui s’ancrent (temporairement) dans les localisations industrielles et tertiaires, et surtout dans la localisation des logements permanents ou secondaires : flux de travail entre espaces d’emploi et espaces résidentiels, flux de récréation entre résidences principales et secondaires, entre lieux contraints et lieux « libres » des vacances. On comprend pourquoi ce modèle signe la fin de la distinction entre villes et campagnes, réduit le contenu même de la relation qui ne se décline plus que par le terme d’étalement urbain, de « ville rétrécie », de périurbanisation et donc par la « consommation », « l’absorption », « l’intégration » de la campagne dans la ville. La « ville partout » finit par effacer l’idée même de relation entre « l’un » qui fait disparaître « l’autre ».
Aujourd’hui encore, cette définition de la relation ville-campagne fait florès comme le montre l’argument du colloque qui aura lieu à Cerisy La Salle en septembre 2004 « Les trois sources de la ville campagne ». S’éloignant de la pensée matérialiste, cette idée correspond à la montée de deux idéologies dominantes, celle du libéralisme économique et celle de l’individualisme. L’urbain comme le rural ne sont que des prolongements (presque sans identité) des mouvements de la population sur le territoire dépendant du système de transport et de l’automobile, des choix et des capacités individuelles de vivre ici ou là. La question essentielle reste donc de savoir quel modèle de relations ville-campagne l’emportera dans cette première décennie du IIIe millénaire où s’affrontent encore les deux formules : accueil des migrants et solidarité ville-campagne d’une part, ville-nature, ville-campagne partout, d’autre part. Est-il possible d’anticiper ce que sera, dans les années 2000, la conception spécifique de la ville, de la campagne et de leur relation et le style de l’action territoriale qu’elle pourrait engendrer dans les stratégies politiques des acteurs collectifs comme dans les stratégies individuelles et des ménages ? Il semble que, parallèlement à la montée de l’idéologie du développement durable, émerge un nouveau modèle de relation ville-campagne. Il se présente comme un contre modèle en résistance au modèle démographique et du libéralisme économique, tout en lui empruntant (et en l’affinant) l’idée que les stratégies des individus dans leur rapport aux territoires sont essentielles. Il est aussi un retour au modèle matérialiste car, même si les réalités ont changé, il redonne un poids aux propriétés « matérielles » de tous les lieux habités qu’ils soient ruraux ou urbains. Il est enfin éthique à nouveau parce qu’il met au centre l’individu, qu’il soit urbain ou rural, conscient que la transmission aux générations futures de territoires habitables passe par le respect de leurs valeurs écologiques, économiques et surtout sociales.

Nicole MATHIEU Directeur de recherche émérite au CNRS


N. Mathieu, revue POUR, Grep, juin 2004

tableau évolution