Adresse de l'article: http://www.ruralinfos.org/spip.php?article1763

La polyphonie du paysage

sous la direction de Yvan Droz et Valérie Miéville-Ott.
« Sommes-nous si sûrs, alors même que nous parlons plus que jamais du paysage, que nous le regardons vraiment ?  » Cette question du géographe Serge Ormaux souligne que la «  matérialité paysagère  » n’est qu’une des composantes de ce que nous appelons « paysage »...

«  Sommes-nous si sûrs, alors même que nous parlons plus que jamais du paysage, que nous le regardons vraiment ?  » Cette question du géographe Serge Ormaux souligne que la «  matérialité paysagère » n’est qu’une des composantes de ce que nous appelons « paysage ». Ce dernier est (avant tout ?) une construction mentale, qui s’effectue à des échelles tant individuelles que collectives. « Dans les langues européennes, le terme de paysage désigna d’abord un tableau ou un genre pictural avant que de signifier une portion de pays donnée à voir, et qu’en somme, comme le souligna Régis Debray (1992), en matière de paysage, "la représentation a précédé le modèle". »
L’appréciation que chacun a d’un paysage résulte du goût de l’époque («  Que nous habitions la ville ou la campagne, nous baignons dans un permanent flux d’images qui oriente des qualifications paysagères, confère des légitimités, dit le beau, le grand ou l’étriqué.  »), de sa position sociale, de son histoire personnelle, de son état d’esprit du moment, des conditions dans lesquelles il se trouve… Ainsi, par exemple, « ’ plusieurs auteurs ont montré que la vitesse modifie le fonctionnement de notre regard sur le paysage, la fixation se faisant plus fréquemment sur les plans éloignés à grande vitesse  ».
Chefs d’orchestre de cet ouvrage collectif, l’ethnologue Valérie Miéville-Ott et l’anthropologue Yvan Droz cherchent à ordonner cette diversité des perceptions en distinguant le «  paysage pratiqué  », le « paysage remémoré », le «  paysage naturalisé  » et le « paysage politique ». À propos de ce dernier, ils prennent l’exemple d’un projet d’implantation d’éoliennes sur les crêtes jurassiennes pour évoquer les conflits que peut générer la pluralité des regards, et pour noter aussi que « ’l’instrumentalisation politique du paysage intervient dans différentes problématiques, souvent liées à des enjeux d’aménagements territoriaux conçus en termes de préservation de la nature ou de la diversité biologique  ». Les ethnologues Rachel Spichiger et Jérémie Forney estiment à ce propos, la Fondation [suisse] pour la protection et l’aménagement du paysage « finit par ne considérer - à quelques exceptions près - que les paysages dits "intacts" ou "ruraux traditionnels", s’attachant ainsi à un système de représentations paysagères particulier qui n’accorde que peu de valeur à des éléments reflétant une activité humaine moderne sous prétexte qu’ils font "disparaître" des biens naturels et culturels du paysage. Pourtant, les résultats de ces usages modernes pourraient eux-mêmes être considérés - selon d’autres critères - comme des biens culturels. La diversité des points de vue est ainsi éludée. »
En France, l’agronome Philippe Fleury et le géographe Emmanuel Guisepelli ont quant à eux observé que « la profession agricole - en particulier les éleveurs - doit affronter un double obstacle : d’une part son action n’est que très peu remarquée dans le paysage ; d’autre part, même dans les cas où les espaces pastoraux sont au centre des discussions sur le paysage, les collectivités locales et les représentants agricoles ne partagent pas obligatoirement la même conception de la fonction paysagère attribuée à l’agriculture  ». Ce clivage doit être dépassé. Le sociologue Jacques Rémy s’appuie sur une analyse de la mise en oeuvre des Mesures agro-environnementales (MAE) et du Contrat territorial d’exploitation (CTE) pour préconiser une « co-construction  » et parvenir ainsi, « ’ sinon à des consensus, du moins à des compromis assumés et mutuellement profitables ». Dans la même veine, l’agronome et géographe Yves Michelin esquisse « quelques pistes pour une démarche de médiation paysagère ».
Cet ouvrage helvético-français prouve une nouvelle fois qu’un bon moyen d’élargir son horizon est de franchir les frontières, tant entre nations qu’entre disciplines.

A. Chanard, Transrural initiatives n°292, 6 septembre 2005.


Presses polytechniques et universitaires romandes - CP 119 - EPFL - Centre Midi - CH-1015 Lausanne - Suisse - site Internet : www.ppur.org - 2005 - 228 pages - 39 €.